[ INTERVIEW ] DAVID FONSECA, point final ?

Dernière partie de l’interview (exhaustive sans l’être si nous nous rapportons aux propos de notre auteur du mois) de David Fonseca.

Point final ? Nul ne peut le dire. En ce qui nous concerne, nous dirions que cette ultime partie de l’interview accordé à David Fonseca se termine non pas sur un point final mais sur des guillemets d’introduction. Pourquoi ? Son propos montre que tout est sans cesse en mouvement, que le passé, si tant est qu’il soit définitivement derrière nous a façonné nos être et nos pensées. Tout reste à écrire, tout reste à dire, mais cette vérité qui est la sienne ouvre ici le chemin de notre propre réflexion. Philosophe ? Peut-être que David Fonseca l’est. Il s’en est inspiré, en a lu. Et probablement que cette nourriture de l’esprit à déteint sur son être. Pour le meilleur. Alors, plutôt qu’un point final, nous disons simplement que l’interview prend ici une pause à durée indéterminée puisque ce dialogue n’est en fait qu’à peine entamé.

Les dernières questions.

Litzic : Le premier à te venir en tête dans chaque catégorie :

David Fonseca : C’est un exercice impossible car, pour chacune des catégories visées, je voudrais répondre, chaque fois, la même chose : le prochain livre, celui que je n’ai pas encore lu, le film que je n’ai pas encore vu, le disque pas encore écouté, l’oeuvre ou l’artiste que je n’ai pas encore rencontré. Sauf à dire que « mon » livre, « mon » film, « mon » disque, « mon » œuvre sont précaires, révisables, sinon, quelle tristesse d’avoir déjà atteint son point de non-retour. Tout devrait être à venir, toujours. Mais pour ne pas me détourner de la question, toutefois, à la volée, je répondrai :

Un livre : je resterai fidèle à ce que je te disais dans nos précédents entretiens, Ben est amoureux d’Anna, le livre de mon enfance. Tout est là, je veux dire: installé, dès l’enfance. Ce que je suis, aujourd’hui, n’en est que le supplément. Ce que je pensais à l’époque, sans le romantiser, les sentiments qui étaient les miens à l’égard de toutes choses, qui font un individu, c’est-à-dire l’essentiel, tout est demeuré. Ce qui est venu plus tard, en grandissant, à travers les expériences qui ont été les miennes, n’a fait qu’ajouter toute une végétation de glose autour de ce qui en constituait le coeur. Je voudrais retrouver cet enfant, son urgence, son immédiateté, ne plus vivre de façon différée. Sur ces thèmes, j’ajouterai alors les Poteaux d’angle de Michaux. Toute la poésie de Michaux, sans aucun doute possible, car ce que j’aime dans les aphorismes, dans les siens en particulier, c’est l’abîme qu’il y a entre chacun d’eux, qui disent la solitude, l’abandon, le cri à jamais non-entendu, qu’il faut malgré tout prononcer.

un film : je ne peux pas répondre à cette question. Il y en a tant, sens dessus dessous…mais bon, allons-y… une nouvelle fois, tous les films de mon enfance et du début de mon adolescence, c’est-à-dire ces films que je recevais directement sur la rétine, sans passer par le filtre de la conceptualisation, qui me parvenaient comme une offrande : chaque Chaplin, le kid en tête, Laurel et Hardy, les films d’Harold Lloyd, la série des Tarzan, qui me fascinait. Au tout début de l’adolescence, un certain cinéma d’horreur, Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hopper, La nuit des morts-vivants de Romero qui montrent notamment que l’ennemi ce n’est pas le lointain (l’extra-terrestre, le vietnamien…) mais le proche, que la guerre a lieu ici et maintenant. Aussi, la découverte d’un cinéma, dont j’ignore encore qu’il est qualifié de Nouvel Hollywood, celui de la fin des années 60 et d’une bonne partie de années 70 (Le lauréat, Chiens de paille, Macadam cow-boy, L’épouvantail, Taxi driver…Apocalypse now) qui se clôture avec La porte du paradis de Cimino. Un cinéma qui oscille entre le grandiose et le déceptif, duquel je ne suis pas encore revenu parce que précisément il explore des territoires qui n’existent plus, mieux : qui n’ont jamais existé. Avec eux, l’Ouest a disparu, l’action ne résout plus rien, le voyage comme la quête mènent nulle part sinon à un éternel retour au point de départ. A la fin des fins, pourtant, si je ne devais en conserver qu’un seul, ce serait Il était une fois en Amérique de Sergio Léone, film somme sur l’enfance à jamais perdue. Mais, avant les films, il y avait d’important les dessins animés, dont je serai l’éternel débiteur. Albator, pour toujours. J’ai toujours conservé en moi, quelque part, sa cicatrice. Mais le plus beau des films, ce sera toujours pour moi, celui qui se déroule en permanence devant mes yeux, le spectacle de mes enfants, leurs univers, le plurivers qu’est ma femme, à qui je dois tant.

un disque : Public Enemy, It takes a nation of millions to hold us back, parce que, pour ne m’être jamais remis de mon adolescence, cette période durant laquelle tu pourrais écouter « tes » disques dans une boucle infinie, ce disque (mais il n’était pas le seul) en a constitué la bande originale. Toute la colère à la fois contenue et expulsée d’un sillon.

une oeuvre d’art ou un artiste : la peinture, toute les peintures, sans doute. Celle qui me viennent immédiatement à l’esprit : celle d’Hammershoi, qui dit toute la solitude quand celle de Hopper, qui montre des individus seul, ne montre pas tant leur isolement que leur résistance face à un monde qu’ils contestent par leur seule posture, par le seul fait d’y être. Pourtant, je ne conserverai que La nuit étoilée de Van Gogh. Où comment Van Gogh parvient à concilier l’exigence de sa peinture – sa couleur – et la réception de son œuvre, certes, non pas de son vivant, mais la réception la plus large possible. Voilà le défi : être capable de demeurer dans son univers qui, pourtant, devient immensément et communément partageable. Partager l’infime aux dimensions de l’univers. Le plus difficile : s’adresser au plus grand nombre sans jamais rien céder.

“Tout d’abord, je suis incapable de projet.”

L : Ton prochain livre sort très bientôt, mais as-tu d’autres projets littéraires en gestation ?

David Fonseca : Un projet ? Je navigue toujours entre deux eaux, c’est-à-dire nulle part. Tout d’abord, je suis incapable de projet. Foncièrement. Constitutivement. L’obstacle, c’est le but, écrit quelque part Picabia. Et puis, la vanité de toutes choses, à quoi bon, au fond tout cela… Pourtant, sur cette toile de fond, j’ai commencé à écrire parce que, intimement, je souhaitais qu’il demeure quelque choses de ce vide, afin de me retrouver, ensuite, livre parmi les livres, noyé parmi eux, sans doute, mais enfin borné. Que mes enfants, comme ceux qui me sont chers, puissent un jour me retrouver. Ensuite, dès lors, il y a bien eu projet et il continue d’y avoir pro-jet, cette capacité à se mettre devant soi, dont mon premier livre, Cellules, constitue la matrice. En effet, autour de ce trou noir qu’est Cellules, sont nommés des individus, autant d’étoiles, autant d’univers plutôt, qui gravitent autour. Il s’est agi pour moi dans les livres suivants (Faillir, Au sud de nulle part), de partir à leur exploration car ce sont ces univers-là qui me donnent forme, consistance et épaisseur. C’est à partir d’eux que je suis. En leur absence, l’informité me constitue. Cette exploration, je la continue aujourd’hui. Ce projet, c’est en quelque sorte ma comédie humaine à moi, toute personnelle. L’univers réduit à une tête d’épingle.

L : Que peut-on te souhaiter de beau/bon dans les jours, semaines, mois à venir ?

David Fonseca : d’être enfin rassemblé autour d’un centre qui n’existe pas, qui n’existera sans doute jamais, que je me suis alors efforcé de déplacer en l’établissant ailleurs autour des miens, ma femme, mes enfants, ma famille, mes amis. Me souhaiter donc d’être capable d’aller encore davantage vers eux pour m’oublier tout à fait, et que le hasard, qui n’est que la rencontre fortuite entre deux déterminismes selon la formule de Laplace, les épargne toujours pour me laisser auprès d’eux le plus longtemps possible.

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Relire le portrait o-su-bjectif de David Fonseca

Relire Portraiture, texte offert par notre auteur du mois pour que vous appréhendiez sa plume de la meilleure des façons possibles.

Enfin, relire la chronique de Faillir et celle de Cellules

Redécouvrez la première partie, la deuxième, la troisième, et la quatrième partie l’interview de David Fonseca

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