[Interview] JESSIKA LOMBAR, deuxième volet // ses romans.

Suite des questions à Jessika Lombar

Nous vous dévoilons aujourd’hui le deuxième volet de l’interview que nous a accordé JessiKa Lombar. Nous y revenons plus en détail sur l’écriture de ses romans, sur leurs spécificités, sur les envies qui ont guidé l’auteure, les thèmes etc. Cette deuxième partie nous dévoile une réflexion poussée, toujours portée sur la psychologie des personnages et sur le fait de les pousser dans leurs retranchements.

L’interview

Litzic : Rose noir est ton premier roman. Il décrit le parcours d’une femme vers sa féminité. Il existe des éléments directement inspirés de ton histoire personnelle, je pense à cet épisode du coma du mari de Katia. Tu as toi-même vécu pareil drame (fort heureusement qui se termine bien). Comment et où as-tu fixé les limites entre biographie et fiction pure ? L’équilibre a dû être délicat à fixer ?

JessiKa Lombar : En effet, mon premier roman s’inspire de mon expérience personnelle, toutefois il n’est pas autobiographique. Si je partage plusieurs facettes de ma personnalité avec celle de mon héroïne, elle a toutefois un parcours bien différent du mien. Pour ma part, je me suis mariée deux fois et j’ai eu deux enfants, contrairement à elle qui partage sa vie avec son premier amour sans être mariée et qui est confrontée à la stérilité. Lorsque le roman est paru, il faut savoir que personne, excepté mon mari, était au courant. Je n’avais pas encore décidé si je devais révéler ce secret à mes proches ou le garder pour moi, comme un héritage post-mortem. Il n’y a donc pas eu, à proprement parlé, de limites. En revanche, mes héros osent et assument leurs choix. Je m’amuse à les mettre en scène et explore des possibilités, flirte avec leurs limites, sans quitter mon fauteuil de bureau. C’est aussi ça la magie de l’écriture, une manière de réaliser ses fantasmes les plus fous.

L : Dans ce premier roman, une grande place est attribuée à la volupté des sens. Celui de l’odorat est particulièrement mis en avant. Quel sens t’est indispensable pour vivre ? Ou autrement, avec lequel pourrais-tu vivre une vie (presque) normale ?

JessiKa Lombar : Je suis née en étant quasiment aveugle de l’œil droit. Personne ne s’en est aperçu avant une visite médicale scolaire à l’âge de dix ans. Le corps humain a des ressources formidables pour pallier un manque et, en l’occurrence mon œil gauche a fait tout le travail. La vue n’étant pas mon sens fort, comme vous l’aurez compris, j’ai compensé et développé d’autres aptitudes. L’odorat est mon sens de prédilection. Je peux reconnaître une personne par son seul parfum ou son odeur corporelle. Une fragrance peut déclencher une émotion très forte souvent associée à un évènement important. La palette de mes souvenirs olfactifs est extrêmement développée. Je serais très malheureuse et désorientée si on me privait de mon nez.

Être libertin.

L : Katia est une femme timide qui se découvre sexuellement à la quarantaine. Crois-tu que ses expériences sexuelles lui permettent de s’émanciper de cette timidité ?

JessiKa Lombar : Je pense que la quarantaine pour une femme est un âge charnière crucial et très épanouissant. Pour la plupart, c’est le moment où on se connaît le mieux, où on assume ses choix, où on a plus de temps pour s’occuper de soi. On ne subit plus, on vit pleinement car détachée des soucis matériels et des obligations éducatives d’enfants en bas âge. Mon héroïne sort de sa chrysalide et ose briser ses chaînes à ce moment-là. Mais, si l’exploration de ses désirs et de sa sexualité va contribuer à soigner sa timidité maladive, c’est la pratique du naturisme qui va la décomplexer totalement. En effet, le monde dans lequel nous vivons est axé sur le paraître et le regard des autres pèse sur nous de façon castratrice. Difficile de se libérer de ses propres complexes et de ne pas se comparer aux autres, surtout lorsqu’on ne se fait pas confiance. L’expérience du naturisme remet tous les corps au même niveau, plus de codes vestimentaires, de barrières sociales. On constate alors que personne n’est parfait et que la perfection est dérisoire. On fait la paix avec son enveloppe charnelle et on apprend à s’aimer et à s’accepter.

L : L’amour qui unit Katia et Vincent est indestructible. Crois-tu que ce soit une valeur commune à tous les libertins ?

JessiKa Lombar : Être libertin. Le sujet est vaste car de nos jours ce terme est très réducteur et ne s’emploie souvent que pour qualifier des personnes s’adonnant à des pratiques sexuelles hors normes, telles que l’échangisme pour ne citer que la plus connue. Pour ma part, le libertinage est une philosophie de vie qui s’apparente à de l’anticonformisme, de la tolérance, une ouverture d’esprit et de l’épicurisme. Ne pas juger l’autre, fuir les clichés, réinventer la routine, profiter de la vie sous toutes ses formes, tenter des expériences originales dans tous les domaines. Pour ce qui est de l’indestructibilité des couples de libertins (ceux auxquels vous faites allusion), ce paramètre ne se vérifie pas toujours. Certains, loin de cette philosophie de vie, s’aventurent sur ce chemin pour booster leur sexualité mais au final, s’égarent car ils ne sont pas assez solides, n’ont pas assez communiqué, fixé les limites de chacun, et se laissent berner par les sirènes du libertinage. S’il peut permettre à certains de trouver un équilibre et un épanouissement, il peut être souvent destructeur si on s’y aventure inconsidérément.

C’est comme si j’avais trouvé une source intérieure intarissable.

L : Comment t’y es-tu prise pour écrire ce roman ? L’as-tu écrit d’une traite, en te relisant à la fin, peut-être à voix haute, ou as-tu procédé par parties, te corrigeant au fur et à mesure ? As-tu refait lire tes brouillons à quelqu’un qui t’a apporté de l’aide ?

JessiKa Lombar : En général, j’écris sans plan, ni cadre, je laisse mon inspiration me guider. Pour Rose Noir, je me suis appuyée sur les scènes de vie « quotidiennes » et j’ai intercalé des aventures sexuelles qui montent en intensité au fur et à mesure du récit pour tenir le lecteur dans un état d’excitation et de désir d’en savoir plus. Pour ce roman, mon mari a été le seul « bêta lecteur » et m’a évidemment encouragée, critiquée, conseillée. Je relis toujours à haute voix pour m’assurer de la musicalité des mots.

L : Combien de temps as-tu mis à écrire Rose noir ?

JessiKa Lombar : Cela m’a pris plusieurs années car je n’étais pas consciente que cela deviendrait un roman. J’écrivais ponctuellement lorsque j’avais le temps ou l’envie. Pour les ouvrages suivants, la production s’est accélérée. Pour preuve, Rose Noir est sorti en mai 2017, Les lèvres rouges en février 2019, Into Vinceres en septembre 2020. Le quatrième roman est terminé et en cours de lecture chez mon éditeur donc potentiellement publiable et j’ai entamé l’écriture d’un cinquième ouvrage. C’est comme si j’avais trouvé une source intérieure intarissable.

La voix prend le relais et raconte toute l’histoire en remontant là où tout a débuté.

L : Les lèvres rouges, ton deuxième roman, est l’histoire de Violette, mais aussi d’Edouard, un personnage secondaire important de Rose noir. Avais-tu prévu avec Rose noir ce « spin off » orienté autour de ce personnage qui s’avère fort peu recommandable ?

JessiKa Lombar : Non, je n’avais rien prévu. D’ailleurs, vous aurez remarqué que Rose Noir finit comme il commence. C’est une boucle qui se referme. Je ne pensais pas qu’il y aurait une suite. Galvanisée par les bonnes critiques et le succès de ce premier essai, j’ai continué à écrire en m’inspirant des moments de vie qui me sont offerts ici ou là. Pour Édouard, l’idée m’est venue lors d’un apéritif au cours duquel j’ai rencontré une femme de mon âge avec qui j’ai très vite sympathisé et qui s’est confiée à moi en me racontant sa vie précédente, sous l’emprise de son mari violent. Oui, c’est étrange, il m’arrive fréquemment de recueillir des confidences spontanées et inattendues. Il parait que je suis quelqu’un d’empathique, sensible et à l’écoute, ce qui explique sûrement cela.

L : Tu as osé pour la narration à la deuxième personne du singulier sur Les lèvres rouges. L’écriture a-t-elle été aussi simple que pour Rose noir (cette méthode de narration s’avère particulièrement délicate à manier) ?

JessiKa Lombar : Cela n’a pas été particulièrement difficile. J’ai imaginé une petite voix, celle d’un ange gardien en quelque sorte, qui s’adresse à mon héroïne Violette pour lui expliquer tout ce qu’il s’est réellement passé. En effet, le roman commence par une scène très dure où elle agonise dans ses propres toilettes. Elle perd connaissance. La voix prend le relais et raconte toute l’histoire en remontant là où tout a débuté. Ce mode de narration est plutôt rarement utilisé. Je le trouve original et je pense que je l’utiliserai à nouveau dans un futur roman.

L : As-tu fait beaucoup de recherches concernant les comportements pervers narcissiques ?

JessiKa Lombar : Oui, j’ai lu plusieurs ouvrages spécialisés sur le sujet pour comprendre, décortiquer et disséquer les rouages de la manipulation et de l’emprise morale et physique. Le pervers narcissique, qui n’est pas toujours un homme d’ailleurs, s’accroche à une personne lumineuse, indépendante et intelligente dont il va peu à peu se nourrir car ces êtres sont des coquilles vides qui cachent des failles, souvent développées dans l’enfance, derrière une façade lisse et attirante. Il se montre sous son meilleur jour pour appâter sa proie, la manipuler et tisser sa toile patiemment pour ne pas qu’elle s’aperçoive de la spirale dans laquelle elle va se retrouver prisonnière. Il va faire en sorte de la vider de toute son énergie, de l’avilir, de l’abrutir, de l’isoler, de la culpabiliser. C’est un phénomène diabolique.

J’ai eu la malchance de croiser le chemin d’un tel personnage.

L : Rose noir possède des éléments biographiques. Dois-je croire que Les lèvres rouges aussi ? Autrement dit, as-tu déjà été confronté à un pervers narcissique ?

JessiKa Lombar : Au fond, en réfléchissant, on se rend vite compte que nous cachons tous une part de manipulation que nous utilisons plus ou moins consciemment pour tirer profit d’une situation ou d’une autre personne, un collègue, un ami, un amour. Toutefois, le pervers narcissique, lui, est un véritable monstre qui détruit les personnes qui ont le malheur de tomber sous son charme.
J’ai eu la malchance de croiser le chemin d’un tel personnage. Les lèvres rouges vont bien plus loin que ma propre expérience car, encore une fois, c’est un roman et les personnages vont au bout de ce que l’on imagine et même au-delà.

…la société actuelle est si obsédée par le paraître et le regard des autres que je trouvais intéressant de m’appuyer sur la différence…

L : Tu ne victimises pas Violette à outrance. Comment as-tu trouvé, là aussi, un équilibre qui fait que nous entrons en empathie avec elle sans que nous ayons pour autant pitié de ce qu’elle traverse, malgré toute l’horreur de cette violence que nous prenons, lecteurs, en plein visage sans détour ?
Violette est-elle une femme forte ?

JessiKa Lombar : Violette est une femme forte sans aucun doute possible sinon Édouard n’aurait jamais posé son dévolu sur elle. Les prédateurs sont éblouis par le charisme, la force et l’indépendance des personnes sur lesquelles ils vont exercer leur emprise. Ils les admirent, les envient. Il pensent aussi qu’elles seront peut-être capables de les « sauver » de leur mal-être car les pervers narcissiques sont souvent paradoxalement en manque de confiance en eux et de reconnaissance.
En lisant le roman, on a parfois envie de secouer Violette pour lui dire qu’elle ne peut pas se laisser traiter de la sorte mais elle-même ne s’en rend pas compte car l’emprise se met en place insidieusement. Édouard alterne le chaud et le froid, jusqu’à la faire douter de sa propre raison.

L : Nous retrouvons, dans Into Vinceres, cette jeune femme, Vincent, le mari de Katia, Darius et Denis, des personnages des premier et deuxième romans. Avais-tu imaginé tout cela à la base quand tu as écrit Rose noir où l’idée de poursuivre l’histoire de ces protagonistes dans un dernier roman t’est-elle apparue par la suite ?

JessiKa Lombar : Tout s’est mis en place au fur et à mesure. Je n’avais rien prémédité. Après l’apparition du personnage de Darius à la fin des Lèvres rouges, les lecteurs se sont tellement attachés à lui, que je me suis dit que je devais lui consacrer un roman entier.
J’ai pensé qu’ils seraient également ravis de retrouver Vincent et Katia et j’ai donc improvisé pour réunir tout ce petit monde dans un ultime volet.

Je suis peut-être douée pour imaginer, inventer et créer mais vendre mes ouvrages, c’est un autre problème.

L : Tu te places dans la tête de Darius dans ce troisième roman. As-tu vécu un handicap toi-même pour être si juste dans l’interprétation de sa détresse (liée à sa difformité) ou est-ce invention pure ?

JessiKa Lombar : J’ai la chance de ne jamais avoir été confrontée au handicap. Cependant, comme je le disais par ailleurs, la société actuelle est si obsédée par le paraître et le regard des autres que je trouvais intéressant de m’appuyer sur la différence dont souffre Darius pour étudier ce que cela pouvait engendrer. Rapporter tout cela dans le microcosme libertin, qui se veut tolérant mais qui pourtant souvent rejette l’imperfection, donne une dimension encore plus passionnante. Qui se cache derrière ce masque et ce charisme ? Quel est le véritable visage de cet homme dont les femmes sont folles et qui réalise leurs fantasmes les plus secrets ? Seraient-elles aussi enthousiastes si elles avaient été conscientes du handicap de cet homme ?

L : Ce troisième roman n’est-il pas un livre sur l’acceptation ? (Acceptation de sa différence, acceptation à revivre)
Tu reviens à un style de narration plus traditionnel, mais en découpant ton livre en deux parties (l’une consacrée à Darius, en deux sections entourant celle consacrée à Vincent). Pourtant, les deux hommes, si un point commun les lie, sont très différents. Pas trop difficile de définir leur psychologie en un même ouvrage ?

JessiKa Lombar : J’avoue que je n’ai pas cherché à me simplifier la vie. D’abord, écrire au masculin, puis me mettre dans la peau d’une personne souffrant de handicap, et enfin, réunir des personnages avec une complexité psychologique hors du commun. Il m’a été et m’est encore très difficile de résumer et définir ce roman. Je suis peut-être douée pour imaginer, inventer et créer mais vendre mes ouvrages, c’est un autre problème. Comment le résumer ? Le mieux, en effet, c’est de le lire.
Into Vinceres est un roman sur la masculinité, l’acceptation de soi mais aussi l’affranchissement du regard des autres, une conquête de son émancipation et un combat contre ses propres démons.

L : Darius s’effondre au fur et à mesure de ton histoire, pourtant on n’arrive pas à ressentir de haine à son encontre (ce qui diffère pas mal des sentiments que nous ressentons pour Edouard dans Les lèvres rouges). Est-il excusable pour son geste final ? J’ai tendance à l’excuser pour ma part (vais-je bien dans ma tête docteur ?)

JessiKa Lombar : Tous ceux qui ont lu Into Vinceres, excuse Darius. Donc, ne consulte pas tout de suite. Au fond, il nous renvoie à nos propres faiblesses. Que serions-nous prêts à faire par amour ? Quand on voit les dégâts causés par la jalousie, les désastres liés à la passion et les drames intemporels auxquels l’humanité a été confrontée depuis la nuit des temps, alors oui, Darius est excusable car il est simplement humain.

radio activ interview jessika lombar

Exclu : Interview radio de JessiKa Lombar diffusée dans l’émission B.O.L diffusé sur Radio Activ ! Le podcast (en deux parties):

jessiKa lombar deuxième volet interview

Relire la chronique de Rose noir.

Relire le portrait de JessiKa Lombar

Relire la chronique de Les lèvres rouges

Relire la chronique d’Into Vinceres et son extrait

Relire la première partie de l’interview 

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