[ AUTEUR DU MOIS ] THOMAS DEGRÉ L’interview

Interview de notre auteur du mois Thomas Degré.

Nous vous dévoilons l’interview que nous avons menée avec Thomas Degré. Dans celle-ci il évoque l’écriture, ses goût, et aussi un peu de l’histoire peu ordinaire qui est la sienne, et celle de ses 2 pères. Nous scindons cette interview en deux parties car elle nous paraît riche d’informations qu’il faut prendre le temps d’assimiler.

L’interview de Thomas Degré

Litzic : Salut Thomas. Première question : comment vas-tu ?

Thomas Degré : Merci. Je vais bien, aussi bien que peut aller un type qui a atteint et même dépassé les trois quarts de siècle. Romain Gary écrivait dans La nuit sera calme : « …Seulement à soixante ans, c’est très difficile, à cause du manque d’espace, d’horizon devant soi…Ҫa manque de large, maintenant, on ne peut plus s’élancer… ». Alors a fortiori à soixante-quinze ans passés, on manque un peu d’élan sur le tremplin de la vie. Mais la vie est bien là…Et je pourrais sans doute me vanter d’être le plus âgé de tes auteurs du mois…

L : Effectivement, tu es à ce jour le doyen des auteurs du mois ! Peux-tu te présenter afin que les lecteurs de Litzic te connaissent un peu mieux ?

Thomas Degré : D’abord un mot sur la photo que tu m’as demandée et qui est censée me caractériser. Il s’agit du mémorial  « Les chaussures au bord du Danube » érigé en 2005 par Can Togay et Gyula Pauer à Budapest sur la rive gauche du Danube. Cette soixantaine de paires de chaussures en bronze, scellées sur la rive, symbolisent les milliers de Juifs de Budapest qui furent regroupés en toute hâte au bord du Danube après octobre 1944 par les Nazis et les fascistes hongrois (Les Croix-Fléchées). Les miliciens ordonnaient à leurs victimes de se déchausser avant d’être fusillées et emportées par les courants.
Cette photo et ce mémorial représentent à la fois mon passé et mon avenir. Mon passé, puisque je suis né à Budapest en août 1944 et que mon père biologique a figuré parmi les victimes des Croix-Fléchées ; mon avenir, parce qu’après avoir écrit et rendu hommage à mon père adoptif dans mon récit De Budapest à Paris, j’ai l’intention d’écrire sur mon père biologique. À ce titre, je suis les traces d’Eric Fottorino – écrivain et ancien directeur du journal Le Monde – qui a écrit deux très beaux livres sur son « vrai père » et celui qui l’a adopté. La seule (et énorme) différence, c’est que contrairement à cet écrivain, je n’ai jamais connu mon « vrai père » et j’ai très peu d’information sur lui…
À part ce départ catastrophique dans la vie, j’ai eu une enfance et une adolescence très heureuse, dès l’âge de deux ans à Paris. J’ai terminé mes études quelques années avant la fin des « Trente Glorieuses », une période de forte croissance économique et de plein emploi…Je n’ai eu aucun mal à trouver du travail, j’ai vécu ma jeunesse comme une parenthèse enchantée entre les années d’avant la pilule et celles du sida ; une époque bénie du point de vue de ces aspects de la vie, comparée à celles qui ont suivi !

Bibi Fricotin, Les pieds nickelés

L : Eh bien, voilà une interview qui démarre sur les chapeaux de roue. Je te remercie pour l’explication quant à la photo qui te représentera durant ce mois de février. Nous aurons l’occasion d’en reparler au cours de cette discussion. Mais pour garder le cap des autres interviews, je voulais revenir sur tes premières lectures, celles qui t’ont accompagné durant ton enfance et ton adolescence. Quelles sont-elles et lesquelles laisse en toi un parfum inoubliable ?

Thomas Degré : Enfant, je lisais naturellement les BD de l’époque, Tintin, Bibi Fricotin, Les pieds Nickelés où j’ai en particulier accompagné un bon moment Ribouldingue, Filochard et Croquignol dans leurs aventures rocambolesques. Plus tard, je suis tombé sur un livre de Paul Berna, paru en 1955 : Le cheval sans tête, relatant les aventures d’une bande de gosses dans une banlieue industrielle du Paris des années 50 ; un monde de terrains vagues, de hangars, d’usines abandonnées, que je connaissais bien puisque je vivais alors dans un arrondissement ayant ces caractéristiques, le treizième, situé à la périphérie de Paris (NDLR : nous retrouvons la description de ce quartier dans le récit De Budapest à Paris). Pour mes petits copains et moi, les héros de ces aventures étaient nos « modèles d’exemple », comme me dira bien plus tard la fille d’une amie qui m’est chère.

L : Et un peu plus tard dans ta vie, au sortir de l’adolescence jusqu’à aujourd’hui, quels sont les livres qui t’ont accompagné ?

Thomas Degré : Le cheval blanc, d’Elsa triolet, à croire qu’à l’époque j’avais une attirance particulière pour les chevaux… C’est un livre qui a reçu le prix Goncourt en 1943, dont le héros, adolescent au début de la première guerre mondiale, voulait sauver le monde sur son cheval blanc. Ce livre-là m’a bien fait rêvé…Plus tard, il y a eu Camus et son Étranger, Sartre – j’ai dévoré les trois volumes des Chemins de la liberté – puis dans le désordre, des auteurs américains : Kerouac (Sur la route), Carver, Fante, Brautigan (Un privé à Babylone, je recommande), Jim Harrisson, etc. ; des français, aussi: Simenon, Le Clezio, Modiano, Vian, je n’en cite que quelques uns.

Plutôt scientifique

L : Quel livre ou auteur te vient spontanément en tête là tout de suite ?

Thomas Degré : Gros-Câlin, de Romain Gary (Emile Ajar)

L : Tu disais n’avoir eu aucun mal à trouver un travail. Avait-il un rapport avec l’écriture ou bien pas du tout ?

Thomas Degré : Pas du tout. Je suis plutôt un scientifique ; mathématiques appliquées, modélisation. J’ai eu la chance de trouver un emploi dès la fin de mon service militaire (à l’époque, il était obligatoire) au service des Phares et Balises, un organisme public, qui, comme son nom ne l’indique pas, s’occupait également à l’époque de la gestion des ports français. J’ai ainsi enquêté sur la plupart d’entre-eux, Le Havre-Antifer, Fos-Marseille, Nantes-St. Nazaire, Bordeaux, …, pour les « simuler », comme on disait, c’est-à-dire en faire des modèles informatiques simplifiés, afin d’en améliorer certains aspects. De là est né mon amour pour les ports. J’ai assisté aux dernières heures du paquebot France – le fameux, dont Sardou a fait une chanson – amarré « au quai de l’oubli » du port du Havre. Ce bateau était magique, avec ses deux grosses cheminées rouges et noires. Je n’ai pas du tout le pied marin, mais j’adorais cet univers, un mélange d’odeurs et de sons, de navires en partance qui incitent au voyage. Le film Le Havre, réalisé par Aki Kaurismäki en 2011, recrée bien cette ambiance.

: Quand t’es-tu mis à raconter des histoires ? Quel en a été le déclencheur ?

Thomas Degré : Très tard. Je me suis mis à écrire des poèmes en prose, des textes plus ou moins longs, dans les années 1976-77. J’avais la trentaine. Je venais d’être père. Peut-être était-ce cela, l’élément déclencheur. Je me rappelle, j’avais écrit une nouvelle d’une quarantaine de pages que j’avais appelée « Le coeur dans la tête », un truc assez poétique qui avait bien plu à Maurice Nadeau, grand éditeur décédé en 2013 à plus de cent ans, mais qu’il ne pouvait publier, une nouvelle ne faisant pas un livre. Malgré cet encouragement, je n’ai pas poursuivi. Je suis assez paresseux et j’avais d’autres chats à fouetter. Le travail. La vie. Ce n’est qu’à la retraite, après mes soixante-cinq ans, que le virus de l’écriture m’a repris. Nous étions à Cuba, en décembre 2011, avec ma femme, sa soeur et son mari, un voyage magique baigné dans la musique et le rhum. C’est au dos d’un plan de la Havane que j’ai jeté les premiers mots de mon premier livre De Budapest à Paris. De retour chez moi, j’ai continué, cette fois…

Auteur ou raconteur d’histoires?

L : Si tu n’avais pas écrit, vers quel autre art te serais-tu tourné ?

Thomas Degré : Aucun. Je ne suis pas doué pour grand-chose. D’ailleurs, je ne prétends pas être un écrivain ; j’écris des livres (essentiellement des romans), ce qui n’est pas la même chose…

L : Ta modestie t’honore. Ce sujet a été abordé dans une longue conversation donnée entre David Laurençon (qui a la gentillesse de nous prêter sa plume) et Jacques Cauda. Il y est dit : « tout le monde a toujours écrit, plus ou moins. Internet n’a pas fait en sorte que les gens se soient mis à écrire plus, mais à s’imaginer qu’ils sont des écrivains. Rien que ça. Des écrivains, parce qu’ils écrivent des trucs ? » Pour toi, justement, qu’est-ce-qui fait la différence entre l’écrivain et celui qui écrit des livres (comme tu te caractérises toi-même) ?

Thomas Degré : Il est vrai qu’internet a ouvert les voies à un déversoir de textes souvent plus affligeants les uns que les autres. J’ai eu l’occasion de consulter un site bien connu où chacun peut publier des histoires, à sa convenance. C’est en général consternant.
Est écrivain, pour moi, celui qui, racontant « sa petite histoire », embrasse « la grande », c’est-à-dire atteint l’universel. Il est aussi celui pour qui l’œuvre est plus importante que la vie. Philip Roth, Romain Gary, Imre Kertész, pour ne citer que ces auteurs, étaient, me semble-t-il, de cette trempe. En ce qui me concerne, je pratique encore cette activité en dilettante.

L : Je voulais reparler de ta photo. Effectivement, tu nous expliques que ton père a été victime des Croix Fléchées. Qu’as-tu ressenti en voyant cette œuvre d’art et de mémoire pour la première fois ?

Thomas Degré : Je ne l’ai jamais vue, en vrai. La dernière fois que je suis allé à Budapest, c’était pour la bascule du siècle ; j’y ai fêté l’an 2000 avec ma femme et une amie et, comme je l’ai dit au début de cette interview, ce mémorial n’a vu le jour qu’en 2005. J’ignorais même alors son existence. À cette époque, je travaillais et je n’avais encore aucune intention d’écrire sur mon histoire et sur celle de mon père adoptif. Je rappelle que j’ai commencé De Budapest à Paris fin 2011. C’est à cette occasion que ma cousine germaine, une vieille dame formidable âgée aujourd’hui de 92 ans qui a fui la Hongrie et le régime soviétique en 1949 pour immigrer à Sydney, avec qui j’étais en contact par internet pour ce livre, m’a envoyé une vidéo en anglais sur ce mémorial. Poignant. Terrifiant. Ces paires de chaussures en bronze alignées sur les rives du Danube sont d’une sobriété extrême et pourtant… Quand je pense que Johann Strauss a composé Le beau Danube bleu…Je ne sais pas si je retournerai un jour en Hongrie. Je n’apprécie pas Orban ni le régime nationaliste qu’il a instauré dans ce pays. Mais si, comme je l’ai dit, je parviens à écrire sur mon père biologique – je dis parviens, parce que j’ai très peu d’information le concernant et il me faudra inventer, imaginer – le roman se terminera nécessairement à cet endroit précis, sur les rives du Danube…

Les croix fléchées

L : Ton récit De Budapest à Paris raconte ton histoire, celle de tes pères, avec une force peu commune. Je pense notamment aux passages concernant la révélation que t’a fait ton deuxième père (que tu avais eu un autre père dans les tous premiers mois de ta vie) et celui revenant sur sa dissimulation par un couple Creusois durant la Seconde Guerre mondiale. Ce récit est bouleversant et trouve une suite (ou plus exactement un prolongement) dans Marie, 4 novembre 1943, un roman cette fois-ci. Pourquoi ce choix d’écrire à la fois un témoignage direct et une fiction ?

Thomas Degré : Le récit achevé et publié, il m’a semblé que je n’en avais pas tout à fait terminé avec l’histoire de Nicolas, mon père adoptif. De Budapest à Paris avait un double objectif : lui rendre hommage et honorer le couple creusois qui l’avait caché à l’insu de tous pendant la guerre, lui évitant de subir le même sort que sa femme, ses trois enfants, son père, arrêtés puis déportés à Auschwitz. Dans le roman, il m’a paru intéressant d’introduire un personnage totalement fictif, François, un homme encore jeune, inapte à un bonheur qu’il fuit dès qu’il risque d’être submergé par lui, comme s’il avait peur de trop de bonheur trop longtemps. Le lecteur comprendra à la fin du livre les raisons de ce comportement. On a beaucoup disserté sur le roman, le réel et la réalité, cette dernière étant entendue comme simulacre d’objectivité et qui n’est jamais que fiction. Philippe Forest donne une définition du roman, qui a presque valeur de slogan : “Le roman répond à l’appel de l’impossible réel.” Il s’explique ainsi : « C’est le roman qui permet d’atteindre le cadavre vrai, celui de la personne aimée dans le moment insoutenable de la perte contre les représentations que trafique la société dans son effroi puéril de la mort, son puritanisme hystérique à l’endroit de celle-ci. » Imre Kertész, prix Nobel de littérature en 2002, rescapé des camps nazis à quinze ans, a lui-même écrit, dans Journal de galère : « Il n’y a pas de meilleur sujet qu’Auschwitz pour un roman ».

marie 4 novembre 1943 Thomas degré

 

Retrouver le portrait de notre auteur du mois Thomas Degré ICI.

Retrouver l’extrait inédit Farçous, tripous et Marcillac de Thomas Degré ICI

Retrouver la chronique de De Budapest à Paris ICI

Podcast des deux émissions B.O.L consacrées au roman et au récit de Thomas Degré et diffusés sur Radio Activ ICI et ICI

lire la chronique de Marie, 4 novembre 1943 ICI

 

Retrouver Thomas Degré sur FB

Comments (2)

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    Michèle BAYOT

    L’interview d’un auteur sensible, Thomas Degré, qui se décrit avec beaucoup de modestie et une grande pudeur et nous entraine dans ses choix de lecture. Et surtout, il nous fait partager son histoire personnelle, tellement impliquée dans la “Grande histoire” que nous en sommes bouleversés. Il a par ailleurs, l’élégance de garder, même dans les situations dramatiques qu’il a pu connaître , le bel optimisme que nous nous devons de partager.
    C’est vraiment une interview pleine d’émotions!

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      Patrick Beguinel

      Merci pour votre commentaire que je valide totalement. Thomas Degré est un homme plein de délicatesse, un homme intelligent qui m’a beaucoup touché, par son histoire et par son regard sur le monde qui est le nôtre aujourd’hui. Des rencontres comme celle-ci sont importantes, non seulement pour ne pas oublier les horreurs de naguère, mais aussi pour véritablement prendre conscience de la beauté de la vie, et de celle des autres. Thomas degré est, à mon sens, un humaniste. Merci encore pour votre commentaire.

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