[ EXTRAIT ] THOMAS DEGRÉ, Farçous, tripous et Marcillac

Farçous, tripous et Marcillac, Extrait du dernier roman de Thomas Degré

Découvrez Farçous, tripous et Marcillac de notre auteur du mois Thomas Degré. Ce texte est extrait de son prochain roman, actuellement en recherche (en pourparlers devrions-nous dire) d’un éditeur. Il s’agit donc d’une avant-première et nous remercions Thomas Degré de la partager avec nous !

Farçous, tripous et Marcillac

Delphine et Francis filaient le parfait amour. Ils avaient pris quelques jours de congés et ils étaient passés me rendre visite à l’improviste dans l’Aveyron. Ils avaient sans doute envie de voir à quoi ressemblait leur auteur, dans quel cadre il écrivait. Ils étaient sortis de mon manuscrit comme était sorti de l’écran le héros du film La rose pourpre du Caire pour enlever sa bien-aimée dans une salle de cinéma à Manhattan. J’ai été surpris, en cette fin d’après-midi brumeuse d’entendre une voiture se rapprocher. Personne ne s’aventure sur ce chemin de terre étroit qui conduit au sécadou (1). Ils ont frappé à la porte et, bien sûr, je les ai immédiatement reconnus. Je leur ai proposé de rester dîner et de les héberger dans ma chambre où la température était confortable. Pour une nuit ou deux, je pouvais réintégrer l’ancienne, sous la toiture en lauzes. Mais ils avaient déjà réservé à l’Auberge Saint-Jacques, dans le village de Conques, à quelques kilomètres. Nous nous sommes vus très souvent, jusqu’à leur départ. Ils faisaient plaisir à voir. Ils étaient si amoureux ! C’était la première fois qu’ils passaient plusieurs jours ensemble et ils s’embrassaient sans cesse, se prenaient par la main, n’arrêtaient pas de se toucher. Plus tactiles que ces deux-là, impossible à trouver… Ils étaient remplis d’attentions délicates l’un pour l’autre. Francis, qui d’habitude, traitait ses conquêtes sans ménagement, qui n’hésitait pas à faire savoir à chacune qu’elle n’était pas la seule, n’arrêtait pas de jurer fidélité à Delphine. Et elle, lui répétait continuellement avoir trouvé le grand amour à l’instant même où elle l’avait aperçu dans sa 2 CV.
Je les observais d’un œil amusé. Je savais bien que leur passion allait durer deux ans, peut-être trois, tout au plus. Au-delà, ce n’était pas la vie, c’était du roman, et, dans ce cas précis, du roman à l’eau de rose. Barbara Cartland, l’écrivaine britannique qui est décédée à 98 ans, a publié plus de sept cents ouvrages de ce genre depuis ses débuts en 1924. Elle était la grand-mère par alliance de la princesse Diana. Quand Diana s’était séparée du prince Charles, la vieille dame avait eu un accès de culpabilité : « C’est de ma faute, elle a trop lu mes livres où chacun finit par vivre heureux jusqu’à la fin des temps.» Pour ma part, je n’avais été influencé par aucun d’eux, je ne les avais pas lus. Mais avec Ann, Catherine, et quelques autres qui avaient compté pour moi, je n’étais pas resté plus de trois ans, et encore…
Émilie…, Delphine, Solange, c’étaient elles qui remplissaient ma vie, aujourd’hui : Émilie, bien réelle, mais assassinée, dont la mort m’obsédait et me harcelait de questions ; les deux autres, issues de mon imagination, héroïnes de roman, aussi vivantes que l’avait été la première, peut-être plus encore, tant leurs rêves et leurs destinées étaient sans limites.

Conques et son abbatiale. Je faisais visiter à mes hôtes ce bourg en forme de coquillage, aux toitures couvertes de lauzes. Nous étions arrivés entre chien et loup et c’était le silence. L’hiver, l’endroit est désert. Les maisons à colombages qui, sous le soleil, offrent des teintes ocre nuancées de rosé, devenaient grises à cette heure. Bientôt, pourtant, le village médiéval s’est éclairé au moment où les derniers rayons du crépuscule déclinaient. Nous sommes montés sous des halos de lumière, par les ruelles pavées, bordées de murets en schiste, jusqu’au château d’Humières. Plus bas, enserrée par les habitations, l’imposante abbatiale Sainte-Foy. Prosper Mérimée, alors Inspecteur général des Monuments historiques, la sauva de la destruction en 1837. Il écrivait, cette année-là : « Moi qui n’attendais rien de l’Aveyron que de beaux paysages et la dégustation de cèpes et de fraises succulentes, je suis agréablement surpris par le style de cette église qui se languit avec la patience des vieilles pierres meurtries… Mes premières lignes n’avaient pas été tendres pour la cathédrale de Rodez…, ni pour la Chartreuse de Villefranche-de-Rouergue…, aussi faut-il regarder la conservation des beautés originales de Conques comme un devoir pour une administration amie des Arts. »

Le menu du jour de l’Auberge Saint-Jacques affichait des farçous, des tripous et, pour terminer, une pompe à l’huile. Nous nous sommes attablés dans la salle rustique du restaurant, près de la cheminée. Jacques, le patron, qui connaissait mes habitudes, nous a apporté une bouteille de Marcillac. Ce n’était pas le vin que je préférais, je le trouvais légèrement astringent, mais je tenais à consommer ʺlocalʺ, et ce vin s’était amélioré avec le temps. Francis ne buvait pas d’alcool, seulement de l’eau. Delphine et moi, nous nous sommes servi un verre de Marcillac en apéritif pour accompagner les farçous, et nous avons trinqué tous les trois à l’amour, à la jeunesse, à « Conca », qui signifie coquille en occitan et qui, selon la légende, aurait donné son nom à Conques. Mes amis étaient encore en admiration devant la parfaite harmonie de ce village ; ils aimaient la douceur que donnaient les toitures en lauzes. Je leur ai expliqué ce que m’avait dit un couvreur de la région. Certes, cette roche plate de nature volcanique avait des avantages : une résistance au gel et à la foudre, une esthétique, une bonne isolation thermique, une grande longévité, mais elle avait aussi des inconvénients : le matériau lourd exigeait une solide charpente, et les lauzes étaient chères… Elles nécessitaient un entretien régulier et leur pose requérait un véritable savoir-faire. Je me rappelais avoir répondu à cet artisan que le travail qu’il me décrivait me rappelait l’écriture : dans les deux cas, il fallait tester, choisir le matériau le mieux adapté (qu’il soit mot ou lauze), le tailler, le calibrer, pour assurer au mieux le bon équilibre de l’ensemble. La taille de la lauze se fait avec minutie, à l’oreille, comme se fait le choix du mot juste dans la phrase. Le classement des lauzes en paquets correspondant à la largeur de la bande où elles seront utilisées, n’est-il pas semblable aux notes que l’écrivain a accumulées, triées, archivées, pour les intégrer plus tard dans son texte ? La progression de la pose des lauzes par rangs horizontaux successifs, conçus pour que la charge soit homogène sur la charpente, ne ressemble-t-elle pas à celle de l’écriture qui compose, élimine, ajoute, déplace, reprend, constitue des suites en chapitres, les intercale, les échange pour obtenir un ensemble enfin équilibré ? Questions de poids et de fluidité…
Je racontais tout cela à mes amis en dégustant mes tripous. Eux, étaient tout à leur joie de vivre bientôt ensemble dans la villa que louait Delphine près de Royan, une grande habitation avec un jardin donnant sur la mer. Francis quitterait sans regret le centre-ville et sa chambre sous les toits. Delphine lui avait fait cette proposition une semaine seulement après leur rencontre. C’était peut-être précipité, mais cette perspective la rendait si heureuse ! La seule ombre au tableau était Solange. Elle tenait à me dire le peu qu’elle savait d’elle et voulait mon avis.
« Croyez-vous aux doubles maléfiques ? me demanda-t-elle.
−La plupart du temps, ils sont en nous-mêmes, lui ai-je répondu. Ils préfigurent notre mort. En Allemagne, on les nomme ʺDöpplegangerʺ, en Ecosse ʺles Fetchʺ… »
Elle éclata d’un grand rire.
« Ce double-là, vous pouvez l’appeler comme vous voulez, Dopplechose ou Fetchmachin, il est bien réel, croyez-moi ! Je n’ai vu cette fille qu’à deux reprises, mais elle était vivante, tout à fait vivante, et elle me voulait du mal ! »
Elle se retourna, l’air embarrassée, comme si elle était gênée d’avoir parlé aussi fort. Pourtant, nous étions seuls dans cette salle à manger où le feu crépitait.
« Ma mère a voulu me confier quelque chose juste avant de mourir, a-t-elle cette fois chuchoté. Mais je suis arrivée trop tard, je n’ai pu recueillir que son dernier souffle. »
Je l’ai regardée avec tendresse. J’ai failli lui dire que je connaissais bien Solange, que je lui avais donné vie, tout comme à elle, et qu’elle était sans doute plus malheureuse que méchante. Je n’ai pas osé. Peu après, je me suis levé pour régler l’addition au comptoir. Je tenais à les inviter. Ils reprenaient la route le lendemain et ils devaient partir de bonne heure. Lorsque je suis retourné vers notre table, près de la cheminée, je n’ai trouvé personne. Pourtant, s’ils avaient regagné leur chambre, je les aurais nécessairement vus passer. Il n’y avait là qu’une assiette et quelques restes, un jeu de couverts en inox, un seul verre, ma serviette que le patron me mettait de côté, et la bouteille de Marcillac aux trois-quarts pleine. Aurais-je dîné seul ? Aurais-je rêvé ? Les aurais-je rêvés ?
Jacques finissait de ranger la vaisselle. La recette de la journée avait été maigre. C’était comme ça en hiver.
« Salut, Gabriel, m’a-t-il dit, au moment où je franchissais la porte. Demain, c’est la tête de veau. Je te réserve ta table habituelle ? »

 

(1) Ancien séchoir à châtaignes (traduit de l’occitan) isolé, réaménagé en une habitation au confort sommaire. 

Ce texte “Farçous, tripous et Marcillac” est publié avec l’aimable autorisation de Thomas Degré.
© Thomas Degré– tous droits réservés, reproduction interdite.
Il s’agit d’un extrait de son prochain roman, actuellement en recherche d’un éditeur.

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