MARIE-PHILIPPE JONCHERAY L’interview

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Découvrez notre interview exclusive de Marie-Phillipe Joncheray, notre autrice du mois de mars. Belle découverte !

Bonjour Marie-Philippe. Première question, d’usage, comment vas-tu ?

Très bien. Très heureuse d’être ici. Merci de m’avoir invitée.

Peux-tu te présenter rapidement ?

Je suis diplômée de Lettres-modernes, j’ai enseigné dix ans le français en collège et lycée dans la région de Nantes et depuis dix ans je consacre mon temps à l’écriture à Brest où je vis. Je suis l’autrice de 4 romans et de plusieurs textes courts. J’ai écrit aussi pour les enfants et adolescents. J’ai contribué à la revue Spasme d’octobre 2018, revue érotique hors des sentiers battus, très classieuse, qui allie textes courts et dessins. Je suis actuellement dans l’écriture d’un roman. Jusqu’à présent je mène en parallèle un texte long qui me prend au moins deux ans et des textes courts, parce que j’ai plein de sujets qui me tenaillent et que c’est satisfaisant de terminer un projet plus court, plus vite, un peu plus dans la spontanéité de temps en temps. Je publie aussi de courts textes sur Fb, qui permettent plus de liberté et de légèreté. Je produis aussi des émissions de radio sur une radio brestoise Radio U, où je suis lectrice. L’écriture ne va pas sans la lecture qui est aussi un moyen d’expression, d’échange, je dialogue beaucoup avec les livres.

Je vois que tu utilises le mot autrice pour te qualifier, terme que personnellement j’ai du mal à employer.

Oui, j’ai vu, tu n’es pas le seul, j’ai hésité un moment mais j’ai envie d’utiliser ce mot autrice parce qu’auteure me semble une demi-mesure, la différence ne s’entend pas, on dit lectrice, actrice, auditrice sans souci et le mot est attesté dès le XVIe siècle.

Féministe ?

Quelles sont tes références en matière de littérature. Nous avons vu sur FB toute une série d’ouvrages écrits par des femmes, peut-on dire que tes références sont « féministes » ?

Alors ça c’est une grande question. Ce n’est pas le caractère manifestement féministe qui détermine mes choix de lecture.

Je ne me définis pas moi-même comme féministe dans le sens où je n’ai pas d’appétence pour le militantisme, nécessaire bien sûr, ni pour les écrits critiques de types essais féministes. Ils m’intéressent, j’en écoute parler avec intérêt mais mon temps est précieux et j’ai tant de romans à découvrir parce que ce qui m’intéresse avant tout c’est le concret, la matière, la vivacité, la chair dont la vie est faite, dont le monde est fait. Et pour moi c’est la fiction et notamment le roman qui donnent une vision vivante et complexe du monde. J’ajoute la poésie qui comme le roman permet d’appréhender le monde à travers les sens, la sensualité, la subjectivité.

Pour moi il y a dans le mot féminisme une notion d’opposition frontale, de revendication qui n’est pas mon approche personnelle dans l’écriture. Par contre si on s’en tient à la définition de Virginia Woolf, si une femme qui prend la parole et parle en son nom propre est féministe, alors je le suis.

Mais ce qui m’intéresse avant tout c’est la liberté et comme il se trouve que je suis une femme, ce sont les femmes libres qui m’intéressent.

Sur Fb, je mets en avant des œuvres de femmes qui m’aident à trouver ma voie et ma voix. On a besoin d’œuvres d’art qui représentent les femmes autrement que comme des objets. Les femmes en ont besoin, les hommes aussi. Et je n’ai plus envie de m’identifier à une de ces belles femmes idéalisées, adorées, sous le regard des hommes de la littérature romantique du XIXe notamment. Elles sont muettes, ce sont des images.

“Les femmes ont aussi, dans notre société, moins de visibilité que les hommes, moins de pouvoir et pourtant elles portent la moitié du ciel, comme dit le grand philosophe MaoZedong.”

Les femmes ont aussi, dans notre société, moins de visibilité que les hommes, moins de pouvoir et pourtant elles portent la moitié du ciel, comme dit le grand philosophe MaoZedong. En fait,  je ne m’interdis aucun auteur mais je me pose toujours la question de savoir si ma lecture émane d’un choix intime ou d’une prescription médiatique où les hommes sont beaucoup plus exposés que les femmes.

Je lis et j’écris pour exister, dire mon désir et revendiquer ma liberté, tracer ma propre route, en prenant modèle sur les autres, les femmes notamment. Un titre provisoire de mon roman en cours d’écriture est L’invention d’une femme. Je crois que nous en sommes là, il faut inventer la femme, en mouvement perpétuel.

Malgré tout je me rends compte que mes œuvres fondatrices sont majoritairement celles d’auteurs, parce que j’ai une formation universitaire classique qui reste traditionnellement masculine. Ainsi depuis toute petite je suis habituée à m’identifier à des garçons comme Tistou les pouces verts, des hommes comme Julien Sorel, Fabrice del Dongo, au narrateur de la Recherche, à Rimbaud, à Ulysse. Comment s’identifier à Pénélope ? Même dans Les liaisons dangereuses, où les femmes sont puissantes, c’est à Valmont que je m’identifie. Maintenant encore, je lis peut-être plus de livres écrits par des hommes.

Parce que ce que je recherche c’est avant tout une vision du monde, peu importe qu’elle vienne d’un homme ou d’une femme. C’est un univers, une sensibilité, une originalité, une voix, les thématiques du désir et de la liberté.

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Quel est le roman qui t’a le plus marqué ?

Difficile de répondre un seul, la lecture est un dialogue avec une infinité de romans, de voix qui s’enchaînent, se répondent, qui forment un tissu. Il y a les classiques sur lesquels tout le monde est à peu près d’accord, les maîtres, Racine, Stendhal, Balzac, Proust, Duras, Woolf, Anaïs Nin, Colette, Claude Pujade Renaud, nancy Houston, Jean-Philippe Toussaint, Quignard, Orhan Pamuk, maîtres et maîtresses.

De temps en temps je rencontre un grand roman qui marque mon existence et me fait évoluer, ce fut le cas avec L’art de la joie de Goliarda Sapienza et Le grand Jeu de Céline Minard. Ce sont des textes à la fois très différents de moi et très intimes, qui me correspondent intimement et m’emportent ailleurs, qui me stimulent. Ce que j’aime dans un roman c’est qu’il me donne l’énergie d’écrire.

Tes gouts ?

Si tu devais n’en citer qu’un (vu ce que tu as posté sur fb, je me doute que pour le film cela sera compliqué) :

un film : 

Ce qui m’intéresse au cinéma ce sont les films qui parlent du désir et du fantasme.
Le cinéma pour moi c’est l’art du fantasme. J’aime aussi quand je me dis devant un film, ça, ça ne peut être dit que par le cinéma, par les images et le film seul peut rendre avec la même force, la même véracité le rêve et la réalité, qui pour moi sont aussi essentiels l’un que l’autre, aussi forts l’un que l’autre.

Je citerais Vertigo de Hitchcock et Mulholland Drive de David Lynch. In the mood for love aussi, m’a beaucoup marquée.

Pour les motifs de la quête, du désir, du fantasme et le plaisir, comme dans la lecture de participer activement au dévoilement du sens, comme si j’étais un personnage.

un disque :

Radiohead, Hail to the Thief, exquis de mélancolie et de vitalité.

un artiste ou une œuvre artistique :

Hokusai et les peintres de l’Ukiyo-e, « images du monde flottant », ces estampes qui racontent des scènes du quotidien des petites gens, dans un cadre naturel merveilleux m’inspirent beaucoup, parce qu’ils me racontent mille petites histoires. D’une manière générale, plus que les œuvres d’art je préfère les objets anciens issus de l’artisanat, j’aime les objets qui ont eu une utilité concrète parce qu’ils racontent des histoires, encore, qui irradient. Je suis très émue par exemple par une cuiller à fard d’Egypte ancienne, une bague, une tablette de cire n’en parlons pas, je sens la présence dans ces objets des vies disparues toujours présentes.

Certains de tes textes sont auto-édités. Est-ce par choix ? Quels avantages y trouves-tu ?

Ce n’est pas mon premier choix. Je commence toujours par envoyer mon manuscrit aux éditeurs de mon cœur mais ça ne marche pas alors je me suis résolue à un moment à auto-éditer pour pouvoir faire lire ce que j’écris, pour que ça circule, ça m’est nécessaire. Mais j’espère toujours trouver un éditeur, ça me paraît nécessaire aussi.

Tu disais avoir enseigné en collège et lycée. Exerces-tu toujours cette profession ou te consacres tu entièrement à l’écriture ?

Tout mon temps à l’écriture, très heureusement. Momentanément.

Arrives-tu à en vivre ou du moins à y trouver un certain confort ?

Je ne gagne pas d’argent avec ce que j’écris. Je fais des ateliers d’écriture pour essayer d’en gagner un peu.

Si tu n’avais pas été écrivaine, quelle discipline artistique ou culturelle aurais-tu aimé pratiquer ?

Le métier de mes rêves enfant, était archéologue. Je crois que ce que j’aimais dans la représentation que je me faisais du métier était d’imaginer les vie des gens à partir de quelques vestiges matériels. C’est finalement un peu ce que je fais en écrivant. Je trouve très difficile de ne vivre qu’une seule vie, c’est pour en vivre davantage que j’écris et lis. Pour moi l’archéologue redonne vie aux morts qui continuent de nous hanter, ce que font aussi les écrivains.

Feeling ?

Quelles sensations te procure le fait d’écrire ? Est-ce un exercice cathartique pour toi ?

Quelles sensations ? Ce sont plutôt des sentiments qui me viennent à l’esprit mais c’est vrai qu’au moment où j’écris j’éprouve les sensations de mes personnages, soit je les ai déjà éprouvées à un moment, très concrètement, et je les convoque à nouveau, soit je les invente. C’est vrai que c’est physique d’écrire, plus qu’on ne pense. Puisque nous sommes un corps avant tout. Par exemple dernièrement un matin j’étais dans l’écriture d’une tempête, mon personnage avait la nausée, et moi aussi ce matin-là, je l’avais. Quand j’écris je suis dans un élan, dans une tension, il y a une urgence qui relève d’un désir vital.

J’écris pour me sentir exister et m’exprimer. C’est cathartique dans une certaine mesure. J’écris ce que je ne peux pas dire. Ce que je voulais au début en écrivant c’était ordonner le monde, comprendre comment ça marche, trouver un sens à la vie, essayer de maîtriser quelque chose, transformer la vie en récit. Démiurge. Et puis plus modestement j’ai eu besoin, à force de ne pas trouver par la lecture le roman traduisant exactement ma vision du monde, de l’écrire moi-même ce roman. Écrire est aussi une façon de faire advenir la vie. J’écris aussi pour commémorer la vie, ma vie, pour garder une trace de tout ce qui disparaît sans cesse, des états d’âme, des sentiments, des sensations, des idées. Tout change tout le temps et j’ai besoin de garder des formes, des états stables. J’écris aussi pour me raconter des histoires, vivre d’autres vies, et rendre plus intense la vie.

Tu diffuses actuellement un feuilleton sur fb. Est-ce un exercice que tu fais régulièrement ? Pourquoi le dévoiler via ce réseau social et non pas sous la forme physique d’un livre ? D’ailleurs, penses-tu que les réseaux sociaux, en règle générale, sont une bonne vitrine pour les autrices et auteurs ?

J’ai longtemps eu beaucoup de réticences vis à vis de Fb. Je n’y voyais que les photos de famille gênantes de gens sans pudeur. Mais finalement j’y suis venue et je m’y installe avec un certain plaisir, j’y fais des rencontres très intéressantes, des découvertes enthousiasmantes de créations littéraires, radiophoniques, sonores, d’artistes absents des grands média. Par sérendipité ou de fil en aiguille je fais de belles découvertes.

Quant à mon feuilleton, je l’ai écrit il y a des années et je le publiais sur un blog. Je m’étais imposé cette discipline d’écrire un épisode par jour, comme une gymnastique et puis j’aime bien l’idée du feuilleton, comme les publiaient les journaux du 19e siècle. Ça fait peut-être écho aussi à l’histoire du soir, qu’on lit aux enfants, comme un rituel, et qu’on garde adulte d’ailleurs comme habitude, de lire chaque soir avant de s’endormir comme mode de passage du réel au rêve.

Quels sont les éditeurs de ton cœur que tu cites un peu plus haut dans l’interview. Si jamais ils nous lisent, cela peut déclencher un petit déclic chez eux…

Les éditeurs de mon cœur, ce sont ceux qui publient mes auteurs préférés : POL, Minuit, Actes Sud, Gallimard, Sabine Wespieser…

Question basique.

Depuis quand écris-tu des histoires ? Comment cela s’est-il imposé à toi ?

Je me souviens que j’avais écrit une histoire et fait un livre quand j’avais 10 ans, ça m’a marqué, j’étais plutôt fière. Ensuite à l’adolescence un grand plaisir était d’écrire le soir des lettres interminables à ma meilleure amie que j’avais vue toute la journée, pour continuer la conversation. Et vers 20 ans j’ai commencé à écrire de la fiction, c’était un peu abstrait, je voulais saisir des sensations, des perceptions. Et à 34 ans j’ai vraiment commencé mon premier roman. J’avais vraiment besoin d’y voir clair dans la vie, le monde, je voulais essayer de me l’expliquer d’abord et à la faveur d’un changement de mode de vie je me suis mise à écrire tous les jours, le matin, idéalement comme un moine, j’aime beaucoup ces plages de silence et de solitude.

Maintenant je suis à peu près sûre que je ne cesserai plus jamais d’écrire. Cela m’est aussi nécessaire que de lire, manger, dormir, aimer.

Tu dis un peu plus haut que tu organises des ateliers d’écriture. Peux tu m’expliquer en quoi cela consiste, à qui s’adressent-ils et enfin comment tu les mènes ? Je me suis souvent demandé si j’avais (à titre personnel) une raison d’y participer, me demandant si j’avais le “niveau” ou même tout simplement si j’y avais ma place.

J’organise des ateliers d’écriture particuliers, ça se passe sur une île, en plein air parce que je trouve le lieu inspirant et j’aime beaucoup l’idée de partir du monde extérieur, de son observation, de sa description, comme la tentative d’épuisement d’un lieu, et d’éprouver ce que le monde produit en soi, ce que le monde rencontre en soi, et suivre les pistes, les liens, les fils qui se tissent presque à notre insu. Ils sont ouverts à tout le monde, il suffit d’avoir envie de ce lieu, de se recueillir et d’écrire. Et de s’autoriser cette liberté.

Que peut-on te souhaiter pour la suite ? Quels sont tes projets à plus ou moins long terme?

Littérairement, il faut que je termine le roman sur lequel je travaille depuis 2 ans déjà. J’aimerais bien réussir à obtenir une forme satisfaisante pour septembre parce que mes conditions de vie vont probablement changer en septembre, déménagement, reprise d’un poste d’enseignante, et alors moi aussi je changerai à ce moment-là. Et au bout d’un moment les obsessions qui sont à l’œuvre dans le roman que je suis en train d’écrire deviendront caduques. Et d’autres histoires s’imposeront à moi.

Merci beaucoup d’avoir pris le temps de répondre à nos questions.

Comments (3)

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    Hazard

    Moi j ai adoré Diane Chasseresse et la Mécanique du désir. L écriture est ronde, suave et poétique. Les personnages expriment des sentiments complexes. Je recommande cette actrice !

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      Patrick Beguinel

      Merci beaucoup pour votre commentaire. Cette autrice possède une patte bien à elle, aisément reconnaissable, ainsi qu’un univers fort ou, comme vous le dites, les sentiments y sont exprimés avec beaucoup de sensibilité et de tact.

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  • MARIE-PHILIPPE JONCHERAY Un dernier mot rien que pour vous -

    […] Nous avons aimé vous faire découvrir son univers que vous pouvez retrouver aux liens suivants : son interview, le chapitre 38 de son roman La mécanique du désir, la chronique de ce roman, la chronique de sa […]

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