[ROMAN] BENOÎT BEHUDÉ, Lièvre noir // Dystopie, grise

Lièvre noir, premier roman de Benoît Behudé (autoédition).

Lièvre noir nous place dans un univers gris, terne, oppressant, sans espoir, où chaque jour est une survie. Les systèmes se sont effondrés, un semblant d’ordre existe, pire que celui qui a été renversé. Ce roman est l’histoire d’un père confronté au pire et qui va transcender sa condition pour sauver ce qu’il a de plus cher.

Le pouvoir a trop tiré sur la corde. Des mouvements de révolte ont eu lieu partout dans le monde, créant la chute des systèmes en place, créant aussi des ravages écologiques importants. La vie sur terre n’est plus ce qu’elle était. Se nourrir est devenu complexe, des nouveaux systèmes sociaux ont vu le jour, redistribuant, mal, les cartes, amplifiant les pouvoirs là où justement la révolte devait les détruire. Sam vit avec sa fille Claris. Sa femme a été tuée quelque temps auparavant et il essaye tant bien que mal de subvenir à leurs besoins à tous les deux. Avoir un enfant, dans sa « caste » sociale, est illégal. Il doit redoubler de précautions pour la cacher, la nourrir. Mais un jour, le pire arrive.

Orwell en lisière.

Nous sommes plongés, dans Lièvre noir, dans un univers étouffant. Benoît Behudé parvient, dès le début de Lièvre noir, à nous placer dans un espace-temps digne de 1984, d’Orwell, avec un parti pris alternant, par le jeu des chapitres, narration romanesque et retours en arrière sur les personnages et sur l’évolution de la société. Cela apporte parfois une touche documentaire très réaliste, qui amplifie et guide notre lecture, ne nous laissant jamais sans réponse. Nous nous retrouvons vite, pour ne pas dire instantanément, immergés dans cette France sans lumière, cette France qui a troqué un système devenu inégalitaire par un autre, pire encore.

Il y a peu de descriptions. Celles-ci se rapportent à l’univers immédiat des personnages, en leur collant à la peau. Nous sommes avec eux dans ces immeubles et ces rues délabrés, dans ses transports en commun où nous imaginons le silence pesant. Le monde nous est décrit par ce biais, quotidien, familier, et par une suite de situations « banales » qui nous montre où la bêtise des hommes peut mener l’humanité toute entière. Ces scènes de vie quotidiennes sont effrayantes, faites de tickets de rationnements élaborés en fonction de votre classe sociale, de cases encore plus étriquées que par le passé et desquelles il paraît impossible de s’échapper pour « grandir », évoluer.

Chaque personne est sous contrôle, surveillée, à ses dépens, toujours, sans cesse. Pour trois grains de riz chapardés, un individu risque de tout perdre, son rang, donc ses tickets de rationnement, si ce n’est d’être expulsé et de devenir ainsi un paria. Surtout, on épie, on scrute, on extrapole pour savoir si quelqu’un cache un enfant qui pourra lui être enlevé, comme ça, sans prévenir, pour être ensuite « éduqué » et soit formaté à une société sans lumière.

Immersion totale.

Le roman a été entamé en 2019 et terminé en août 2020. Il prend une dimension toute particulière , très crédible, si on la rattache à ce que nous vivons depuis l’apparition de la covid. Pourtant, les postulats de départ sont très différents, même si potentiellement ils peuvent aboutir aux mêmes résultats. La peur de voir notre société s’écrouler, propre à toute bonne dystopie, est ici amplifiée par l’incompréhension générale créée par la pandémie mondiale. Alors, nous sombrons dans ce livre avec une aisance déconcertante, Alice chutant dans le terrier, nous nous identifions plus que de raison aux personnages parce que nous pourrions vivre pareille histoire et que cela ne serait plus le fruit de quelques esprits dérangés, les esprits « science-fictionnels » devenant des esprits de la chose concrète, rationnelle.

Nous sommes aidés en cela par une narration habile, qui paraît très spontanée. L’alternance des chapitres donne un rythme particulier, accélérant ou ralentissant la narration principale en expliquant certains enjeux, certaines causes induisant certaines conséquences. C’est plutôt très bien mené, notamment pour un premier roman. Une légère baisse de régime intervient peu avant la fin, mais elle s’explique par plusieurs facteurs, notamment par celui du personnage principal touchant à son but et trouvant un certain relâchement. L’autre facteur de cette baisse de régime étant que la tension jusque-là présente laisse peu à peu place à un espoir, certes relatif mais qui néanmoins supplante le côté oppressant de ce monde gris et sans nuances.

L’espoir.

Si toute cette société nous paraît totalement déshumanisée, ce qui est le cas, des éléments persistent et nous montrent que l’homme, s’il est un loup pour lui-même, n’en demeure pas moins attaché à certaines valeurs d’amitié, d’entraide, de fraternité. Cet espoir néanmoins est toujours contrebalancé par le regard sans concessions de l’auteur sur notre pays, soit-disant celui des droits de l’homme qui, par envie de bien faire, finit de corrompre la société. Ces deux aspects antagonistes invitent à la réflexion, et tout ce qui se trame de manière sous-jacente trouve des résonances particulières en chacun de nous.

Chacun tirera les conclusions lui appartenant. Nous sommes, avec Lièvre noir, en présence d’un roman ambitieux dont toutes les idées sont abouties et laissent, pourquoi pas, place à un préquel ou à une suite. Très juste dans la retranscription des émotions, Benoît Behudé parvient à nous impliquer en tant que lecteur dans Lièvre noir, notamment par ses différents jeux de tiroirs. Un premier roman qui, espérons-le, sera suivi d’autres de cet acabit !

 

benoît behudé lièvre noirRelire le portrait (subjectif) de nôtre auteur du mois.

Lire le chapitre 4 de Lièvre Noir

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EXCLU : retrouvez le podcast de B.O.L (Bande Originale de Livres) diffusée le 18/01/21 à l’antenne de radio-activ (101.9 FM ou www.radio-activ.com) et consacrée à Lièvre noir

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