[ EXTRAIT ] BENOÎT BEHUDÉ, Chapitre 4 “Lièvre noir”

Extrait du roman Lièvre noir de Benoît Behudé.

Afin que vous puissiez faire connaissance avec la plume de notre auteur du mois Benoît Behudé, il nous offre le début du chapitre 4 de son roman dystopique Lièvre noir. Nous reviendrons lundi prochain avec la chronique de celui-ci, mais nous pouvons déjà vous dire que ce premier roman, auto-édité, est une véritable réussite. L’ambiance y est très sombre, les personnages résignés, mais se découvrent une volonté farouche après qu’un incident survienne. Cela les mènera dans une enquête pleine de dangers. Bien entendu, un simple extrait ne vaut pas le livre en entier, mais il est tout de même un indicateur de celui-ci !

Chapitre 4.

Complètement hagard et désorienté, Hovado peinait à se relever après la pluie de coups qu’il venait de recevoir. Ses vêtements étaient maculés du sang s’écoulant encore de son nez démoli. Les trois sauvages qui s’étaient acharnés sur lui n’avaient pas donné d’explication à cette agression dont la violence semblait totalement disproportionnée au regard du butin amassé. Un malheureux sachet rempli de pissenlits et de quelques fruits à coques, une plaquette de somnifères entamée et un Zippo défraîchi. S’attendaient-ils à trouver des biens de plus grande valeur ou cherchaient-ils simplement à se défouler ? Hovado ne se posait pas cette question. Assis à terre il pleurait toutes les larmes de son corps en contenant entre ses mains les douleurs irradiant sa cuisse meurtrie. Ses yeux immobiles ne quittaient pas un point fixe deux mètres plus bas dans le canal qu’il surplombait, comme s’ils pouvaient percer l’eau noire pour en sonder le fond. Ce lacet artificiel qui faisait précédemment office de raccourci entre deux méandres de la Marne fendait un ancien complexe d’immeubles de bureaux dont il aurait fallu être fou pour y élire domicile tant la proximité avec l’eau rendait l’atmosphère glaciale. La brume cotonneuse qui s’installait là chaque nuit pouvait s’éterniser parfois jusqu’à la mi-journée.

À cette heure située quelque part entre la nuit et le petit matin et dans cet endroit mal fréquenté, il paraissait peu probable qu’un témoin ait assisté à la bagarre, et par ailleurs tout à fait impossible qu’on lui portât secours. Les rixes de rue, surtout lorsqu’elles impliquaient des asociaux, n’éveillaient plus que l’instinct de fuite chez le commun des travailleurs.

Le jour n’était pas levé mais la nuit était claire et sur la surface du canal résonnait un timide clapotis qui masquait ce silence pesant. Son regard ne pouvait se défaire du scintillement hypnotisant de l’eau, cette matière fascinante dans laquelle la quiétude succède au chaos en un instant. Mais il n’y voyait plus qu’une onde lourde et destructrice confinée dans un canal aux allures de piège mortel.

La mort avait surgi avec autant de brutalité que d’injustice, et assailli par ses bourreaux il n’avait pu empêcher l’impensable. Seulement avait-il entendu un cri au milieu de la rossée puis le bruit du corps tombant à l’eau, suivis d’une multitude d’appels étouffés dans l’agitation de la lutte. Il sut à la seconde où le tumulte s’arrêta que le sort en avait été jeté. Le cataclysme qui s’empara de son être fut tel qu’il ne ressentit plus la moindre douleur physique jusqu’au terme de son passage à tabac. Quand les marginaux en eurent terminé de le molester, ils disparurent dans la brume, laissant Hovado seul avec son agonie et son désarroi. Ces larmes qui perlaient sous ses yeux étaient ce que son corps contenait de plus chaud à cet instant. Il était glacé à l’intérieur.

Après quelques minutes à ressasser la scène, quand son esprit dévasté eut acquis la certitude que toute cette horreur était bien réelle, il se résolut à fuir au plus vite. Ses assaillants étaient repartis en direction de la passerelle à une centaine de mètres en amont du canal, or c’était aussi la direction qu’Hovado devait prendre pour rentrer, et il craignait de les croiser à nouveau sur sa route. Il était par ailleurs impossible d’envisager un détour tant les obstacles auraient rallongé son chemin. Pour lui, la meilleure chose à faire en attendant que le jour se lève était de se cacher dans l’une des nombreuses ruines que la zone lui offrait, mais il était un refuge plus sûr que les autres à moins de cinq cents mètres à peine. Un abri où il trouverait un réconfort amical et de quoi soulager ses douleurs. Transit mais vaillant, il s’enfuit en titubant au milieu des bâtiments adjacents en direction de l’immense échangeur routier barrant l’horizon de cette avenue désaffectée. Dans l’un des recoins de cette zone escarpée, il approcha d’une petite cahute faite de planches et de bâches que d’aucuns auraient légitimement pu prendre pour un banal tas de déchets. Il frappa nerveusement sur l’armature du baraquement.

– Georghe ? C’est moi, c’est Hovado, j’ai besoin d’aide !

– Hova’ ? T’as vu l’heure qu’il est ?!

– Ouvre Georghe, lui dit-il alors qu’il s’était remis à pleurer,

– Ça va, j’arrive.

Georghe débloqua un verrou de fortune et poussa la planche qui faisait office de porte pour contempler ébahi le visage tuméfié de cet ami qu’il reconnaissait à peine.

– Merde ! Mais qu’est-ce qu’il t’est arrivé, qui t’as fait ça ? Demanda-t-il en l’aidant à s’asseoir sur un tabouret miteux.

– Ils l’ont tuée, elle est morte…

Sur ces mots, et alors qu’il refermait le loquet, Georghe marqua net un temps d’arrêt en comprenant de qui il s’agissait.

– July ? July est morte ?!

Il savait que July et lui faisaient régulièrement le tour du secteur pour trouver de quoi manger. Elle avait une enfant cachée et ne pouvait plus travailler pour obtenir de quoi se ravitailler au magasin, alors Hovado, un proche cousin, l’aidait tôt le matin avant d’aller vaquer à ses occupations.

– Ils l’ont jetée dans le canal pendant que d’autres me battaient, ses sanglots reprirent de plus belle, je n’ai pas pu l’aider…

– Mais de quoi tu parles ? Qui s’en est pris à vous ?

– Des punks. Des connards de punks ! Ils sont arrivés de nulle part alors qu’on ramassait des noix et…

– Et ils ont tué July ? Pour des noix ? Vous aviez trouvé autre chose dis-moi ?

– Rien ! Seulement des noix et des pissenlits, je ne comprends toujours pas pourquoi ils ont fait ça !

– Et Sam ?

À l’évocation de son prénom il mit sa tête entre ses mains et fondit en larmes.

– Il va être anéanti, renchérit Georghe. Et July, tu l’as sortie de l’eau ?

Cette question resta sans réponse. Georghe en déduisit que le cadavre avait certainement dû couler et qu’il ne serait repêché que lorsqu’il remonterait à la surface dans les semaines à venir. Il fallait maintenant aller l’annoncer à Sam et Claris, et surtout les soutenir au mieux face à cette dramatique épreuve. (…)

Cet extrait du roman Le lièvre noir est publié avec l’aimable autorisation de Benoît Behudé.
© Benoît Behudé – tous droits réservés, reproduction interdite.

benoît behudé extrait du hapitre 4 du roman Le lièvre noir FB de l’auteur

Relire le portrait (subjectif) de nôtre auteur du mois.

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