[ INTERVIEW ] RODOLPHE LE DORNER, Science fiction ?

Découvrez l’interview que nous a accordé Rodolphe Le Dorner suite à la parution du tome 2, et fin, de Virt(u)els, Le requiem de Blayes.

Nous avions attendu la suite avec impatience et elle est tombée. Tout de suite, nous avons replongé dans l’univers angoissant de Virt(u)els, entre révolution technologique (autour des technologies virtuelles) et soif de pouvoir. Il nous paraissait important d’interroger un peu l’auteur Rodolphe Le Dorner sur son roman en deux tomes (pas si fiction que cela soit dit en passant) pour tenter de l’inciter à produire une suite. Non, nous plaisantons (quoi que…). Nous l’avons interrogé pour en savoir plus sur ses sources d’inspirations, sur ce qu’il pense aussi de la situation actuelle. Bref, découvrez sans tarder cette interview captivante !

L’interview.

Litzic : Bonjour Rodolphe et merci de prendre le temps de répondre à nos petites questions. Première question : comment vas-tu ?

Rodolphe Le Dorner : Très bien, merci ! Je fais le maximum pour que cette difficile période se passe le mieux possible pour mes proches et moi. J’oscille entre devoir des enfants, corde à sauter, lecture de Dracula et bien sûr, travail !

L : Avant de parler de ton roman en 2 tomes Virt(u)els, petite question confinement : c’est inespéré, non, cette situation pour un auteur de science-fiction ? Penses-tu qu’elle est susceptible de nourrir ta plume et/ou d’en changer certains aspects ?

Rodolphe Le Dorner : Oui, en effet ! C’est une situation incroyable à de nombreux égards. Je suis très attentif aux comportements des gens, à leur manière de vivre cette période difficile : aussi bien au corps médical qui se déchire au sujet d’un traitement, qu’au monde politique qui réalise qu’il n’a pas réalisé. On apprend beaucoup en ce moment sur l’humain, sur ses bons côtés et ses mauvais. Toutes ces interactions vont évidemment nourrir mon écriture, mais d’une manière plus générale, c’est une période qui je pense, va marquer les esprits pour longtemps.

“J’en ai eu l’idée en 2013, en voyant une publicité pour un lecteur 3D.”

L : D’une façon générale, crois-tu justement que l’auteur de SF, à travers ses écrits, possède une sorte de sixième sens quand il dépeint des situations cauchemardesques a priori totalement improbables ?

Rodolphe Le Dorner : Je ne sais pas si on peut parler d’un sixième sens, mais oui, je pense que nous avons sans doute des facilités pour projeter les choses. Mais une technologie, parce qu’elle est au cœur des histoires de sf, n’est rien sans ses interactions avec les Hommes. Il me semble également primordial de comprendre la nature humaine, ses travers, ses motivations. Dans Virt(u)els, Ismanov a un but que beaucoup d’autres ont eu avant lui. Il n’y a rien de nouveau à ce niveau. La nouveauté est la technologie qu’il utilise pour y parvenir. En ouvrant les livres d’histoire, on se rend compte que les Hommes ont, à quelque chose près, toujours eu les mêmes travers, les mêmes rêves de grandeur, de pouvoir. Quand je découvre une nouvelle technologie, quelle qu’elle soit, c’est la première question que je me pose : comment les Hommes vont-ils s’en servir pour réaliser leurs rêves ?

L : Je reviens vers ton roman Virt(u)els dont tu viens de sortir le deuxième tome Le requiem de Bayes. Comment t’est venue l’idée de cette histoire ?

Rodolphe Le Dorner : J’en ai eu l’idée en 2013, en voyant une publicité pour un lecteur 3D. Conscient des progrès réalisés depuis les débuts de la télévision, je me suis alors demandé quelle serait la suite. Mes pensées sont donc allées directement vers la réalité virtuelle. Mais une technologie qui enverrait l’utilisateur dans le programme, pendant que son corps reste chez lui dans un état de coma contrôlé. Combien de fois je me suis dit devant un film : « J’adorerais être là-bas » !
À ce propos, je suis tombé quelques années plus tard sur une interview de Charlotte Rampling dans Le Point. Elle parlait justement de la réalité virtuelle : « Je crois que c’est le fantasme de tout cinéphile d’entrer dans le film. » J’étais surexcité de lire ça !
À partir de cette idée, je me suis demandé ce qu’il adviendrait si l’utilisateur restait coincé dans le programme. Et si 1/5 de la population mondiale restait coincée dans le programme ? D’ailleurs, quel programme réunit autant de monde ?
L’ouverture des JO certainement !
Tout est venu de là.

“Je pense que l’enfermement m’inspire parce qu’il me fait peur.”

L : Dans ce livre, nous naviguons entre virtuel et réalité, entre SF pure et enquête policière. Comment as-tu procédé pour mettre tout cela en place ? As-tu par exemple, écrit toutes les parties relatives à Edenya d’un côté, celle du monde « réel » de l’autre, et mélangé le tout après coup ?

Rodolphe Le Dorner : En partie oui. En fait, je suis parti avec un synopsis réalisé à 50%. J’ai ensuite, pendant un an, rédigé mon premier jet pour compléter les autres 50%, pour avoir tous les tenants et les aboutissants de l’histoire, l’évolution des personnages etc…J’ai écrit ce premier jet dans l’ordre du livre, en alternant les parties : j’avais besoin de laisser décanter les éléments pour avancer. Souvent, l’histoire prenait le contrôle, et je me retrouvais dans des impasses. Il me fallait un peu de temps pour en sortir. Le meilleur exemple dans le tome 1 est la grande horloge qui fait tant peur à Grimm. Cette horloge s’est imposée à mon histoire presque d’elle-même. Mais alors que fallait-il que j’en fasse ? Il m’a fallu du temps pour comprendre, pour que les éléments se lient entre eux. C’est pour cette raison que je me suis souvent senti juste comme l’outil d’une histoire qui voulait s’exprimer. Cela peut paraître bizarre, mais il fallait que je comprenne ce qui s’imposait à moi.
Ce premier jet terminé, j’ai effectivement rédigé tout le réel et ensuite tout le virtuel pour maintenir une certaine fluidité, une certaine cohérence de style. Cela m’a de nouveau pris un an.

L : Le monde post-événement (c’est-à-dire, pour les lecteurs de Litzic, lorsqu’une partie de l’humanité se retrouve bloquée dans le monde virtuel) semble effectuer un repli sur elle-même presque féodal, avec un découpage de la France en duchers. Penses-tu que nous n’en avons pas fini avec ce système archaïque et qu’il pourrait ressurgir après, par exemple, une pandémie mondiale ?

Rodolphe Le Dorner : Ah, ah, je vois !
Comme je le disais dans une de tes questions précédente, les aspirations des Hommes ne changent pas. Le système féodal est né d’hommes avides de pouvoir, face à une royauté encore faible qui n’a pas pu les en empêcher. Regarde en ce moment, dans le sud de l’Italie, la mafia fait livrer gratuitement dans les familles les plus pauvres des produits de première nécessité (article LCI du 10 Avril 2020 par Felicia Sideris). Ça ne te dit rien ?
Je ne pense pas que nous en ayons terminé avec ces systèmes, qui profiteront de chaque opportunité pour se développer.
Un autre exemple parlant est le film tiré d’une histoire vraie, « La vague ». Il illustre à merveille ces mécanismes.

“Cela dépend de ce que l’on entend par Humain.”

L : Les Virtels sont confinés dans le monde virtuel sans espoir d’en sortir. L’idée d’enfermement t’inspirait déjà avant notre confinement, qu’en est-il à l’heure actuelle ?

Rodolphe Le Dorner : Je pense que l’enfermement m’inspire parce qu’il me fait peur. Aussi bien l’enfermement physique, le moral, l’idéologique.
Je ne pense pas que l’Homme puisse vivre sans contact. Nous sommes faits pour vivre en société, pas solitaires. Ce que nous vivons est une réelle épreuve, dont nous verrons les traumatismes longtemps après le déconfinement.

L : Pourquoi avoir choisi une héroïne (Léonie Stodd) plutôt qu’un héros ? Tu déjoues un peu l’idée d’une SF macho, ce qui n’est pas déplaisant je dois avouer.

Rodolphe Le Dorner : Oui, c’est vrai ! Justement, je ne voulais pas que mon personnage fasse Rambo ! En fait, j’ai tout de suite vu une femme pour ce rôle. Léonie m’a permis d’exploiter une gamme de sentiments incroyables, de jouer avec les idées reçues et de prendre, à certains moments, le lecteur à contre-pied. Je me suis vraiment attaché à elle et j’admire la capacité qu’elle a de toujours rebondir même quand elle est au bord du gouffre. Elle paraît parfois trop faible, trop sensible, donne souvent l’impression qu’elle va lâcher, mais elle a une force incroyable et mène la vie dure aux Gardiens et aux frères Ismanov.

L : De la même façon, dans le monde virtuel, nous avons un héros (Quentin, le petit ami de Léonie) qui n’en est pas véritablement un puisque, pour moi, les véritables héroïnes sont les jumelles Anna et Lisa, âgées de 8 ans. N’est-ce pas une manière de dire que notre avenir sera sauvé par la jeunesse ? Qu’ils possèdent le pouvoir d’infléchir la courbe destructrice entamée il y a déjà des années par nos aînés avec la course à la (sur)consommation ?

Rodolphe Le Dorner : C’est exactement ça ! Ce propos est illustré par la relation qu’elles entretiennent avec d’un côté, leur père et de l’autre, Quentin.
Leur père, PDG d’Oiltec, grand groupe pétrolier, symbole de la surconsommation. Elles ont eu assez peu de rapport avec lui, du fait de ses absences quasi permanentes. Il a fait primer son rôle de PDG sur celui de père. De ce fait, il leur est assez indifférent.
Et puis Quentin, cet artiste, simple, proche des gens et de la nature, qui les comprend, les console, qui tisse des liens forts avec elles.
J’affectionne particulièrement ces jumelles, que je n’ai pas ménagées du tout. Leur histoire est tragique, bouleversante et je dois dire que certains passages ont été particulièrement pénibles à écrire.

“J’avoue que l’idée de vivre dans la ville de « presque » tous les possibles est assez tentante.”

L : Tu as publié, il y a quelques mois, une nouvelle pour l’anthologie dystopique Demain, nos libertés (aux Éditions Kelach). Il y était aussi question de manipulation via un écran. Que t’inspire, d’une façon globale, tout ce recours à la technologie, autant celle des réalités virtuelles ou augmentées, les réseaux sociaux etc… ? Courons-nous vers une forme de déshumanisation ?

Rodolphe Le Dorner : Cela dépend de ce que l’on entend par Humain. Je sais par exemple, que les dirigeants de Google croient et investissent massivement dans le transhumanisme, à savoir l’humain augmenté. Imagine une puce connectée à internet et intégrée dans des cerveaux. On peut aussi y intégrer une intelligence artificielle qui conseillera son hôte. Il est probable que ces humains augmentés trouveront plus facilement du travail à ressources intellectuelles que les bio-conservateurs qui voudront rester comme ils ont été crées. Ce serait une société épouvantable selon moi.
Ce scénario n’est hélas plus une chimère. Des milliards de dollars sont injectés en ce sens. La fusion homme/machine me semble inévitable.

L : Si tu avais été transposé dans Edenya, aurais-tu été un citoyen de l’est (ceux qui désirent rester captif de ce monde virtuel) ou de l’ouest (ceux qui veulent retrouver le monde réel) ?

Rodolphe Le Dorner : Figure toi que je me suis posé cette question des dizaines de fois ! J’avoue que l’idée de vivre dans la ville de « presque » tous les possibles est assez tentante. Je dis presque justement car il manque selon moi l’essentiel : l’interaction entre humains. On se rend compte aujourd’hui plus que jamais de la chaleur d’une poignée de main, du réconfort d’une accolade. Cela est impossible à Edénya. Sans parler du souffle du vent qui glisse sur notre peau. J’aurais surement été un citoyen de l’Ouest.

“Oui, je me suis beaucoup documenté notamment sur la réalité virtuelle…”

L : Tu nous laisses, à la fin du tome 2 sur pas mal d’interrogations. Et dans tes remerciements, on imagine pourtant que l’histoire s’arrête là. Vraiment ?

Rodolphe Le Dorner : En effet, j’ai terminé l’histoire que je voulais raconter. Le monde d’après, si c’est de cela dont tu parles, est une autre histoire. Je suis conscient qu’il y a de la matière encore pour d’autres tomes tant les possibilités sont nombreuses avec les mondes que j’ai créés. Mais ce n’est pas prévu pour l’instant. J’ai répondu à toutes les questions liées à l’intrigue. Je savais depuis le début que mon histoire allait s’arrêter là. Malgré tout, je me suis gardé une porte ouverte au cas où…

L : Il t’a fallu six ans pour écrire ce roman. De quoi as-tu nourri ton imaginaire durant tout ce temps pour donner corps à toute cette histoire ? T’es tu plongé dans des revues scientifiques ou autres ?

Rodolphe Le Dorner : Oui, je me suis beaucoup documenté notamment sur la réalité virtuelle, avec entre autres Le traité de la réalité virtuelle, paru aux Presses des Mines et dirigé par Philippe Fuchs. J’y ai trouvé des éléments techniques évidemment, mais également les problématiques rencontrées par les ingénieurs et ce vers quoi tend cette technologie. Cela m’a été indispensable.
J’ai également lu beaucoup de magazines scientifiques, et le Monde Diplomatique pour l’aspect géopolitique. C’est d’ailleurs dans ce journal que j’ai trouvé la réplique de Philippe Callas-Lavaut dans le tome 1 : « Si le pétrole fait avancer les camions, ça devrait les (les humains) rendre plus forts » ! Un cadre de Chevron, groupe pétrolier américain, a vraiment dit cela à propos d’habitants de villages sud-américains qui se plaignaient que leur eau du robinet était polluée. J’étais sidéré !

L : Virt(u)els est sorti en autoédition. Choix délibéré ou au contraire choix forcé pour cause de frilosité d’éditeurs ?

Rodolphe Le Dorner : Choix forcé ! Mais je ne désespère pas !

L : Te sens-tu alléger ou ressens-tu une tristesse à laisser derrière toi cet univers ?

Rodolphe Le Dorner : Un vide. Un énorme vide, et beaucoup de tristesse à devoir quitter mes personnages. D’ailleurs, je n’ai pas réussi à mettre un point final. Le roman se termine par des points de suspension… C’était assez dur. Mais je ne fais pas une croix pour autant sur ces univers parce que j’ai écrit une nouvelle autour de la mort de Pierre Dye dans le 1 (j’attends des retours d’éditeurs) et j’ai en projet, entre autres, l’histoire que racontait Rachel aux jumelles avant de dormir : celle de la fée qui prend les rayons du soleil pour éclairer son royaume. Cette histoire commence à prendre forme. Donc non, je ne pense pas en avoir fini avec cet univers.

L : Quels sont tes projets à venir ? D’autres livres de grande ampleur comme Virt(u)els ou bien plutôt des envies de nouvelles (voire un recueil) ?

Rodolphe Le Dorner : Je travaille actuellement sur une histoire qui me tient à cœur et qui s’avère assez tentaculaire également. Elle devrait me prendre quelques années aussi. D’ici là, je pense écrire des histoires plus courtes, ce ne sont pas les idées qui manquent !

L : Merci d’avoir pris le temps de répondre à mes questions !

Rodolphe Le Dorner : Avec plaisir, merci à toi !

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Plus d’infos sur Rodolphe Le Dorner ICI

Virt(u)els :

Relire la chronique du tome 1, ICI

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