[ PORTRAIT ] ÉTIENNE PIERRON, le plein de projets

Nous vous dressons le portrait d’un collaborateur ponctuel (mais qui est bien plus que cela) de Litzic, Étienne Pierron.

Nous avons rencontré Étienne Pierron , pour la première fois, du moins le croyions-nous, lors de la dernière édition du festival ArtRock. Nous nous sommes retrouvés au forum de la Passerelle, juste après le show de Fontaines D.C., survenant lui-même après celui de la bande de The Good the Bad and the Queen de Damon Albarn. Ce n’était là que le début !

Première fois, mais pas tant que ça.

Reprenons les choses dans le bon ordre. Étienne Pierron est un fidèle de Litzic, toujours prompt à aimer un article ou a rebondir dessus s’il en est besoin. Nous avions échangé un peu avant ArtRock et convenu d’un rendez-vous sur place, mais en vérité, il nous avait déjà contactés bien avant, pour avoir des renseignements sur la rubrique l’auteur du mois.

Oui mais voilà, croulant sous les mails, nous n’avions pas fait le rapprochement entre “Étienne l’auteur” et “Étienne le festivalier”. Ce n’est que lors d’un éclair de génie (hem) que nous avons fait le rapprochement. Avec force excuses quant à notre manque de clairvoyance (imputable à notre unique pomme), on s’était dit qu’il faudrait reparler de cette facette d’ Étienne “Moz” Pierron, à savoir celle d’auteur.

Une nouvelle.

En effet, il a écrit une nouvelle en 2017, nouvelle publiée sur un fanzine local (et qu’il nous autorise à publier et que vous découvrirez en bas d’article). Pas suffisant pour la rubrique de l’auteur du mois car il nous faut pas mal de matière pour tenir la durée, mais pas négligeable non plus car cette nouvelle est loin d’être mauvaise (nous y reviendrons). Alors, nous avons décidé de nous revoir, mais le temps faisant, cela ne fut que dernièrement que cela fut possible.

Entre-temps, Étienne avait eu la gentillesse de nous fournir un live report du jeudi 15/08 du festival malouin La route du rock, et c’était toujours avec plaisir que nous échangions via écrans interposés.

Et donc, nous nous sommes revus il y a peu, au Maolan Bar (bonne petit adresse rennaise), à une période charnière pour lui car foisonnante d’envies et de changements. Au rang des envies, celle de monter une association mêlant créations artistiques et accompagnement d’artistes, mais également de tirer de sa nouvelle un court-métrage. Vous vous doutez bien que tout de suite ça a fait tilt ! dans notre esprit.

Le quotidien de mes angoisses.

Tel est le nom de la fameuse nouvelle. Nous allons vous laisser la découvrir mais nous voulions en dire quelques mots, ne serait-ce que pour évoquer son côté très lynchien, très 4éme dimension, très paranoïaque également (ou schizophrène, on vous laisse choisir).

La plume d’ Étienne Pierron nous plonge directement dans une situation étrange, où la folie rôde (ou du moins semble rôder). Rien n’est explicite et chacun est à même de se forger son opinion, mais nous nous disons qu’à l’écran, cela peut effectivement donner quelque chose d’anxiogène, de malade, surtout si l’image louche vers les productions de David Lynch (notamment Lost Highway, référence citée par Étienne Pierron, tout comme La moustache, livre et film d’Emmanuel Carrère). Nous verrons tout cela lorsque Étienne et son acolyte vidéaste/cinéaste/photographe Adrien Duquesnel auront monté le film (on vous retiendra évidemment au courant lorsque tout cela sera dans les bobines). En attendant, nous n’allons pas tout vous divulgacher (arrrrrrgh quelle horreur ce mot) et donc on va vous laisser découvrir sans (presque) plus attendre, la nouvelle de Monsieur Moz !

etienne pierron

Mais avant cela, retrouvez la plume de chroniqueur d’Étienne « Moz » Pierron sur le report La route du rock

Le quotidien de mes angoisses

Aussi longtemps que je me souvienne, j’aime le plaisir du quotidien. Cette douce chaleur de la répétition, cette délectation de la prévision, ce sentiment de sécurité lié à l’assurance du sentiment et de l’action révélée. Qui n’aime pas se réveiller chaque matin en sachant que sa journée sera aussi parfaite que celle de la veille et s’endormir le soir en sachant que celle qui suit sera aussi parfaite en tout point. Quel plaisir de se réveiller et de savourer à l’avance l’odeur fumée de son expresso, le goût sucré-salé de la marmelade sur sa tranche de pain beurré, des petits cristaux de sel fondant sous la langue, du pain imbibé dans la bouche. Et quand 8h42 s’affiche enfin comme chaque matin sur l’horloge de la cuisine, c’est le moment de partir retrouver ses collègues de bureaux. Mais pour tenir cet horaire, je respecte chaque jour un timing bien huilé, où chaque temporalité est à sa place, où chaque geste et mouvement sont sous contrôle.

7h30. Première alarme. Premier réveil. Je referme les yeux. 7h40. Seconde alarme.
J’ouvre les yeux péniblement. Je prends conscience que je vais devoir me lever. 7h50. Dernière alarme. Je dois me mettre en mouvement. Me lever. Comme chaque matin Sacha dort toujours paisiblement. Je la regarde dormir, elle dort toujours allongée sur le côté gauche, le visage vers moi. Son visage souriant et rassurant m’emplit de bonheur. A croire qu’un tremblement de terre ne réussirait pas à la réveiller. 8h00 douche, 8H15 café, bio et équitable comme hier, avant-hier et les autres jours de la semaine. Pour accompagner, une biscotte, toujours tartinée d’un beurre baratte au sel de Guérande, et d’une confiture artisanale à la mirabelle que j’achète chaque début de mois dans un magasin bio du centre-ville. 8h25, je finis d’aider les enfants à se préparer pour l’école. 8h35, brossage de dents, ajustement de la cravate, bisous à Sacha qui s’est préparée de son côté et départ de la maison. Il est pile 8h44 comme chaque matin et j’arriverai au mieux suivant la circulation à 9H05. Voilà, ça c’est la vie de Maxime P. C’est ma vie. Et j’y suis bien. J’y suis heureux. C’est sûr, il y a peu de place à la surprise, à l’imprévue. Mais je n’aime pas l’incertitude et l’imprévisibilité de la vie. Cela crée chez moi de vives tensions et des crises d’angoisses profondes. J’ai 40 ans et ça fait 25 ans que ça dure. Autant dire qu’il y a peu de chance que ça change.

Ces crises d’angoisse ont commencé lors de mes 15 ans. Jusqu’à cet âge, je passais une vie paisible, rythmée par la tranquillité d’une petite ville de province et d’un cadre familiale traditionnel aimant et rassurant. Je me souviens des repas familiaux du dimanche midi chez mes grands-parents qui habitaient à quelques rues de chez nous. On y retrouvait mes oncles et mes tantes. Ma grand-mère avait passé la matinée à cuisiner et c’était un bonheur de retrouver cette table apprêtée d’une vaisselle à la fois raffinée et rustique. Je me souviens aussi de ces longs après-midi d’été à jouer avec mes amis, à découvrir le monde, l’amitié, les premiers émois amoureux et les promesses éternelles qu’on sait pertinemment qu’on ne pourra pas tenir. C’est dans cet environnement structurant que j’imaginais mon avenir et projetais ma vie. J’étais heureux, épanoui, confiant. Jusqu’à ce 22 février 1990. Mon père nous annonça qu’il était muté en Allemagne. Dans le climat froid et gris de la Ruhr. Plan social, dégraissage des effectifs, restructuration de l’entreprise. Ces mots raisonnent encore en moi comme les déclencheurs de mon destin. En Allemagne, j’ai découvert la solitude, le bouleversement, l’incertitude du lendemain, la peur du changement. Chaque trimestre mon père avait un bilan d’évaluation qui potentiellement pouvait le conduire à perdre son poste. Au final, ce fut bien pire et j’ai tout perdu.

Ce matin commence comme tous les autres. La sonnerie du réveil est toujours aussi insupportable. Les effluves du café matinale sentent toujours autant cette odeur de noix grillé, les petits grains de sel relèvent parfaitement comme la veille la confiture de mirabelle. Bref cette journée semble parfaite en tout point. Mais ce silence. Inhabituel. Premier changement. Premières inquiétudes. Et le doute m’envahit. D’ailleurs, je n’ai pas vu le visage si serein de Sacha ce matin. Non, il ne me semble n’avoir vu que son dos. 2iéme changement. 8H20. Toujours aucun bruit. Les enfants d’habitude si bruyants dormiraient-ils toujours ? Pourtant nous ne sommes pas Samedi et il y a classe ce matin. Je sens monter en moi les prémisses de la crise : mon pouls s’accélère, mon estomac se noue, les vertiges me gagnent. Avec le temps je reconnais les symptômes de la crise d’angoisse et j’arrive à contrôler et maitriser ses effets. D’abord retrouver une respiration lente pour renverser la vapeur puis expirer le plus lentement possible… Je dois en avoir le coeur net. Je ne peux pas partir dans cet état. D’abord allé réveiller Sacha. Dort-elle encore ? Peut-être couvrent-ils tous une grippe. Ou bien on est dimanche. Oui tous les dimanches, ils restent tous au lit. C’est ça on est dimanche.

La traversée du couloir qui mène à l’escalier de la maison ne m’a jamais paru aussi longue. Et plus j’avance et plus mon champ de vision rétrécit. D’une fenêtre jaillit une lumière blanchâtre qui illumine le bout du couloir. Ce type de lumière aveuglante des matins d’hiver, lorsque le ciel est parfaitement dégagé et qu’il vous parait sans fin et que l’horizon se confond avec la blancheur des gelées. Ce long couloir, cette lumière. Suis-je bien vivant ?

Le souffle court et la tête ankylosée, j’atteins péniblement l’escalier. La lumière est plus tamisée, je monte les marches une à une. Ce silence est insupportable. Dans quelques minutes je serai fixé. Je passe devant les chambres des enfants. Ils dorment. Je fais alors attention à ne pas les réveiller, j’approche doucement de ma chambre, la porte est toujours entre ouverte comme je l’avais laissée. Sacha a la tête enfuit sous son coussin, la couette recouvrant son corps jusqu’à ces épaules. Dommage. J’aime lorsqu’elle laisse apparaitre une de ces jambes et une partie de la rondeur de ses fesses. J’aime la blancheur de sa peau etcette façon qu’elle a de se cambrer pour accentuer la courbe de ses reins. Mais pas ce matin. Rien qui ne dépasse. Pas un cm² de sa peau n’est visible. Ma bouche est sèche et les palpitations sont plus présentes. Je sens mon pouls cogner dans mes tempes. Je m’approche de Sacha pour la réveiller. Je passe ma main sous la couette délicatement pour lui caresser le dos. Une inquiétude profonde m’envahit. Son corps se met en mouvement, quelques sons inaudibles luttent pour sortir de sa bouche. Sacha, lui soufflais-je dans le cou, tout va bien ? Je glisse ma main dans ses cheveux noirs ébènes…mais tu t’es coupée les cheveux ? Sacha ? Lentement, gracieusement, son corps se raidit et doucement sa tête se tourne vers moi. Son visage !!! Je sens le sol se dérober sous mes pieds, tout mon être est pétrifié, je sombre dans les limbes.

J’ouvre les yeux. Ce mal de crâne. Quelle heure est-il ? Il me semble que je suis allongé sur mon lit. Il fait sombre. Mon corps est endolori. Courbaturé. Les tensions de ce matin. Mais que s’est-il passé ? Au bout du lit, il me semble apercevoir trois silhouettes. On dirait bien Sacha et les enfants. J’ai du mal à ouvrir la bouche. Je sens que je vais avoir du mal à parler. Je dois prendre mon temps, ça va revenir. Je n’ai pas fait un AVC. Je sais bien. Mon père en a fait un. Je me souviens comme si c’était hier, son visage qui se fige, la douleur dans son bras, l’incapacité à parler au moment de la crise. A l’époque en Allemagne nous ne connaissions pas ces éléments d’alerte. Nous avons mis du temps à alerter les secours, mon père ne s’en est pas remis. C’est un traumatisme indélébile. Je vis avec cette culpabilité depuis ce temps.

J’entends des voix. On dirait que Sacha me dit quelque chose. J’aimerais voir son
visage, son doux visage rassurant. Ces longs yeux de biche marrons teintés de vert, ses longs cils, ses pommettes hautes ornées de quelques taches de rousseur qui m’ont fait craqué depuis notre première rencontre et sa bouche pulpeuse qu’on dirait dessinée au fusain. Ce visage, une oeuvre d’art. J’aime la regarder.

J’arrive à balbutier quelques mots et demande à Sacha de se rapprocher pour mieux l’entendre. Elle s’exécute. Elle s’avance. Un faisceau de lumière vient éclairer son visage. Mais cette femme….ce n’est pas possible. Ce n’est pas Sacha. Qui est-elle ? Pourquoi est-elle dans ma maison avec mes enfants. Je n’arrive plus à parler. J’aimerais prendre mes enfants dans mes bras et sentir leur odeur si rassurante. J’ai besoin, là tout de suite d’un repère connu. D’une certitude. Une seule qui pourra me sortir de mon état léthargique pour me lever et botter les fesses de cette femme ! Elle est là devant moi et me parle comme si elle me connaissait depuis toujours. Elle est petite, en léger surpoids. Elle porte sur son visage le poids du temps. Quelques cheveux blancs. Elle semble avoir à peu près mon âge. Mais que fait-elle ? Elle s’approche et cherche à me prendre le visage. Je ne comprends pas cette proximité, cette intimité. Ce n’est pas la femme que j’aime, j’en suis certain. Ce n’est pas la mère de mes enfants. Tu ne peux pas la laisser faire et la laisser agir de la sorte. Un cri strident sort enfin de ma bouche et c’est tout mon corps qui se dresse, repoussant violemment la femme. Elle tombe en arrière, les deux enfants se précipitent sur elle. A ce moment, tout en appelant de tout leur coeur cette femme « maman », le halo de lumière illumina leur visage. C’était de doux et délicieux visages d’enfants … mais qui m’étaient totalement inconnus. Que s’est-il passé pendant ma perte de connaissance ? Suis-je le seul rescapé ?? Ma famille est-elle toujours en vie ? Je bondis aussi vite que je peux de mon lit et cours me réfugier dans la salle de bain de l’étage. De ma voix retrouvée, je crie du plus fort possible le nom de Sacha. J’ai besoin de savoir si elle et les enfants vont bien. Sacha ! Sacha ! Je suis pris d’un niveau de panique jamais atteint jusqu’ici. Je suis en âge et mon ventre me fait atrocement souffrir. Je ne vais pas pouvoir rester enfermé dans cette pièce. J’entends des pas légers se rapprochant derrière la porte. Chérie, Maxou, calme toi…Tu es encore en crise. Tout va bien. Ne t’inquiète pas, je vais bien. Les enfants vont bien. Tu ne nous as pas fait mal. Mais de quoi parle-t-elle ? De quelle crise s’agit-il ? Max tu vas devoir sortir de cette salle de bain, c’est moi qui ai tes médicaments. Je le sens elle cherche à m’empoisonner ! Mon intuition à toujours raison. C’est certainement de cette manière qu’elle et ses enfants se sont se débarrassés de Sacha et ma famille. Ma Sacha. Mes Enfants. Je me souviens, hier soir encore, j’enlaçais le corps parfait de Sacha. Elle portait simplement un de mes vieux tshirt et un vieux bas de pyjama qui la rend particulièrement craquante. Elle ne portait rien dessous laissant apparaitre la forme de ces tétons durcis. La seule évocation de ce souvenir si proche, éveilla en moi le désir ressenti à ce moment et me rappela combien j’aimerais être contre sa peau. Maxime, reviens à toi nom d’un chien ! J’en peux plus moi de tes crises. A croire que tu le fais exprès !

Cette tonalité dure et froide m’apparait tout d’un coup beaucoup plus familière. Je ressens soudainement tout le poids du réel, tout le poids des obligations et du quotidien. Je reprends peu à peu mes esprits. J’entends d’ailleurs de nouveau les pleurs et complaintes des enfants. Le souvenir de plénitude me paraît n’être qu’un rêve lointain. Mon souffle et mon rythme cardiaque ralentissent, je me sens de nouveau capable de parler de manière intelligible et audible. Adosser contre la porte de la salle de bain, je décide de répondre à cette femme. Oui, ça va mieux. Je crois. Mais pouvez-vous me dire s’il vous plait qui vous êtes et où est Sacha ? Et où sont mes enfants ? – J’en peux plus. Arrête tout de suite. Tu vas me rendre folle ! De nouveau je sens le sol se dérober sous le poids de mon corps. Je décide néanmoins de me prendre en main et de sortir pour affronter cette personne. La porte s’ouvre et je me retrouve nez à nez avec cette femme. Les enfants sont un peu plus loin derrière. Ils ont l’air effrayés. Elle est plus petite que je l’imaginais. Elle parait aussi plus âgée, les rides de son visage et l’état de ses mains me laissant présumer qu’elle a quelques années de plus que Sacha. Sur mon côté droit, je peux apercevoir mon reflet déformé dans la porte vitrée de la buanderie. Je suis en boxer. J’ai l’impression d’avoir la peau d’un homme de 70 ans. Elle me tend un tshirt. Elle me propose de nous assoir pour parler.

Nous sommes restés parler plusieurs heures assis à la table de la cuisine. Photos à l’appui mais aussi SMS, courriers, mails, cette sacha, car elle me confirma qu’elle s’appelait bien sacha, me remémora nos 10 années de vie commune. La mort de ses parents, la naissance des enfants, les vacances en Italie, nos voyages au Japon ou encore en Norvège. Elle me montra des photos de nous aux fêtes de Noel et surtout la mort de maman il y a 10 jours. Elle m’a dit que mes crises c’étaient intensifiées, qu’elles étaient devenues régulières et fréquentes, malgré le traitement. Elle m’expliqua que mes rituels ne suffisaient plus à me rassurer, que la disparition de maman avait fini par fissurer le semblant de structuration de mon esprit. Elle reconnut aussi que depuis plusieurs mois, je m’étais enfermé dans mon monde. Je l’ai écouté attentivement sans vraiment comprendre ce qu’elle pouvait bien raconter. Tout ça me semblait tellement irréaliste et improbable. Sacha, MA SACHA, était bien réelle. Je ne l’ai pas inventée. Je n’ai pas inventé la douceur et la pâleur de sa peau. Je n’ai pas imaginé son sourire et ses larmes, ni l’odeur de ses cheveux quand elle se blottissait dans mes bras. Je n’ai pas pu inventer la force de son amour qui me poussait à aller de l’avant. Comment est-il possible que je puisse m’être trompé à ce point. Et si au final tout ça n’était qu’un complot…Et si on cherchait à me rendre fou, à devenir dingue pour m’enfermer, pour que je
me tire une balle dans la tête.

A la suite de cette longue discussion, j’ai finalement accepté de prendre mon traitement. Je l’ai accompagné de quelques benzodiazépines. La nuit fut longue.

7h30. 7h40. 7h50. Sacha dort toujours. Douche. Café. Odeur rassurante de noix grillées. 8h25, sans un mot, j’aide mes nouveaux enfants à se préparer. Je monte dans ma voiture. Prêt à partir, prêt à reprendre ma place, là où elle doit être. Au même moment, sur le sol du côté passager mon téléphone portable que je cherchais depuis la veille. Miraculeusement il reste de la batterie. Je regarde si j’ai eu des appels. Il y a plusieurs SMS non lus. Je commence à les lire tout en m’interrogeant si le boulot avait cherché à me contacter : des messages d’inquiétudes de collègues ne m’ayant pas vu ses derniers jours au bureau. Et parmi ceux-là, un sms de Sacha. Une photo d’elle. A la vision de la photo un mélange de soulagement, d’amour et d’inquiétude profonde m’envahit. Elle représentait ma Sacha, sur son lit, au moment du coucher…portant mon vieux T-shirt sexy. Elle s’était prise en mode selfie pour m’envoyer un baiser. Doucement et calmement je démarre le moteur de la voiture. Je règle mon rétroviseur intérieur, dans lequel je croise mon propre regard. J’allume l’autoradio.

“No bus, no boss, no rain, no train,
No bus, no boss, no rain, no train,
No emasculation, no castration
No highway, freeway, motorway”(1)

Je passe la première. Go.

Morrissey, “Spend the Day in Bed”

Ce texte “Le quotidien de mes angoisses” est publié avec l’aimable autorisation d’Étienne Pierron.
© Étienne Pierron – tous droits réservés, reproduction interdite.

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