DAVID LAURENÇON : conversation avec JACQUES CAUDA

Conversation entre David Laurençon et le peintre et écrivain JACQUES CAUDA

Depuis un moment, il trainait dans la tête de David Laurençon (un désormais fidèle contributeur de Litzic) l’idée de proposer une conversation avec le peintre et écrivain Jacques Cauda. Il nous en retransmet aujourd’hui le contenu, dans une interview (terme utilisé faute de mieux) au long cours passionnante dégageant une sincérité non feinte et un certain humour. Nous vous laissons découvrir tout cela, avec, pourquoi pas, un bon verre de vin à la main.

La conversation.

David Laurençon : Bonjour Jacques. Heureux de vous rencontrer enfin.

Jacques Cauda : Bonjour David.

David Laurençon : La première fois que j’ai lu votre nom, c’est il y a des années et des années. Vous aviez proposé un manuscrit à Crispation éditions, maison que je venais de créer ; le manuscrit, c’était celui de Comilédie [finalement *publié en 2017 aux éditions Tinbad* (NDLR)]… J’ai refusé le manuscrit, c’est comme ça. Depuis quelques temps, je vois votre nom un peu partout.

Jacques Cauda : Vous m’avez rendu une fière chandelle. Deux fières chandelles ! Le tapuscrit n’existait que sur papier. Vous m’avez demandé un fichier. Vous vous souvenez ?

David Laurençon : Pas du tout… Je ne me souviens pas vous avoir demandé un fichier… Que s’est-il passé ensuite ?

Jacques Cauda : Quelques années plus tard, j’ai envoyé ce fichier à Guillaume Basquin des éditions Tinbad ! Sans fichier, pas de Basquin… Donc… pas de Comilédie ! Quel dommage, n’est-ce pas, car c’est un très très bon livre, n’est-ce pas !

David Laurençon : Oui… J’aurais pu le regretter, mais on ne peut pas passer son temps à geindre sur ce genre de choses. Bon sang, il vous a tenu à cœur, ce manuscrit.

Jacques Cauda : Je l’ai écrit il y a trente ans. Mon premier lecteur : Louis Calaferte. Il a tilté, vogué, virevolté ! En conséquence, il a envoyé le tapuscrit à Bourgadier, son éditeur chez Denoël, qui m’a téléphoné pour me dire que j’étais… un génie, hi hi hi, (il me l’a même écrit) mais, et c’est là le hic, qu’il ne voyait qu’un éditeur, un seul : Philippe Sollers, un autre génie, a-t-il ajouté ! Avec Sollers, ça ne s’est pas fait. Ensuite, il y a eu Vermifuge qui a souhaité le publier… puis Les Presses du Réel… etc, etc.

David Laurençon : Il m’est arrivé de penser : pourquoi ce type, qui semble avoir ses entrées partout, a envoyé un manuscrit chez moi, sans distributeur, sans diffuseur. Je n’avais, à cette époque, encore rien publié de probant ?

Jacques Cauda : Pourquoi ? Parce que je voulais voir ce livre vivre à tout prix. J’ai mis plusieurs années à l’écrire. Il représente une somme de lectures considérable. Je me suis enfermé sous les toits de Paris avec des tonnes de bouquins. Et go ! Lire ! Écrire ! Boire ! Baiser. Sur un rythme effrayant !

David Laurençon :« Lire ! Écrire ! Boire ! Baiser » : Les quatre points cardinaux de… heu… cardinaux de rien… Je vous écoute.

Jacques Cauda : J’y ai laissé une partie de ma santé. Comme Sartre quand il écrit L’Idiot de la famille (livre ridicule !) dont il ressort gaga… trop de cachetons, d’alcool, de Gitanes… Idem, je carburais à 3 ou 4 paquets de clopes par jour, bas armagnac, vins… J’ai retrouvé, il y a peu, une sorte d’herbier fait de toutes les étiquettes des pinards engloutis… Une somme quasi théologique, prenez et buvez ceci est mon sang… Aujourd’hui, je marche sur trois pattes, c’est-à-dire avec une canne et je ne bois que de l’eau, de la Badoit rouge…Valve cardiaque…Prothèse de hanche… Ablation de la vésicule…diabète…Lichen buccal… Hi hi hi !

David Laurençon : Vous n’avez pas si mauvaise mine, pourtant.

Jacques Cauda : Si mauvaise, non. Mais mauvaise, oui ! Je suis fatigué. Je ne fais plus rien, en ce moment. Même plus mon âge…Quelques aquarelles par-ci par-là. Des poèmes… Tenez, voici le début de celui-ci :

J.Cauda attrape une feuille de papier, qu’il me tend, et je lis. Poème que nous reproduisons ici.

 

La nuit (verte aux neiges éblouies)
Tout doucement s’estompe
Découvrant ici-bas une figure un peu folle
C’est le moment où le malin pompe
La vie à même la viande qui s’étiole
La lune brille (infusée)
Encore d’un seul œil elle scintille
Comme un long baiser pourri
Posé sur un visage béant qui sourit
Temps des fleurs des mots doux des sucettes
Vivent les roses les lilas vivent les orifices en fête
Vivent les joies le rêve la peau les délices
Ce matin le soleil est armé d’un supplice
L’air peu à peu (pareil à un frisson) est embaumé
Des effluves d’une mécanique inouïe
Destinée à cet être imprécis qui paraît surjeté
(Gémissant dans l’éther)
Devant the Batman aussi plein d’appétit…

Etc… à paraître dans un Cahier de Tinbad à venir…

 

La conversation reprend son cours normal.

David Laurençon : Pas mal. Qu’est-ce que c’est au juste, que « les cahiers de Tinbad » ?

Jacques Cauda : C’est l’une des meilleures revues actuelles. Bi-annuelle. Littérature et Art. Entre 120 et 130 pages. Dirigée par Guillaume Basquin (directeur de rédaction) et Dominique Preschez (secrétaire de rédaction). Diffusée par Pollen. Elle oscille entre le texte et l’image, donnant une place importante à la typographie et à la mise en page. Fidèles à l’esthétique moderniste – le titre vient d’Ulysse de James Joyce « Sinbad the Sailor and Tinbad the Tailor ») –, les textes : énergie lyrisme, rythme, sens. Collaborateurs polyvalents, certains d’entre eux pratiquant à la fois l’écriture et les arts plastiques, comme votre serviteur. Voilà vous savez tout !

David Laurençon : C’est noté, et bien noté. Revenons aux « excès »… Ces excès n’ont pas été consacrés à l’écriture de ce seul livre, Comilédie ? Ce que je veux dire, c’est que ça a été une manière de vivre qui a accompagné l’ensemble de votre travail d’artiste. C’est ça ?

Jacques Cauda : Pas exactement. Il y a vingt ans, oui. Aujourd’hui, je mène une vie monacale. Ou presque.

David Laurençon : Vous êtes peintre, écrivain, photographe…

Jacques Cauda : Une dernière chose. Je n’ai encore rien dit du livre. Vous qui savez, puisque vous l’avez lu, c’est quoi Comilédie ? Je vous pose la question.

David Laurençon : Mmm… Difficile de parler d’un manuscrit que j’ai lu il y a une dizaine d’années, et que je n’ai pas retenu pour « publication »… Dans mon souvenir, je n’étais pas sûr de ce manuscrit, de l’histoire racontée, ça ne coulait pas de source malgré l’écriture vivante et dynamique… C’est rare et important mais… je me répète, quelque chose ne coulait pas de source. J’avais alors besoin de sortir un livre qui me parlerait directement, que je comprendrais d’INSTINCT.

Jacques Cauda : Je vous rappelle comment je vous l’avais présenté : Comilédie est structuré comme un solo d’Albert Ayler ou Ornette Coleman ou Pharoah Sanders. Jazz. Il est écrit sur les harmoniques. Vertical, pointé vers le soleil, à la manière d’un nouage indéfini du langage sur lui-même tournant dans une structure en spirale.

David Laurençon : Ah, oui, en effet, je me souviens de ça.

Jacques Cauda : Comélidie, c’est aussi une rencontre. Une rencontre entre plusieurs langues, langages, cultures de genre différent, mineur/majeur, populaire /élitiste…
L’intrigue (le squelette) y est simple : deux jumeaux foetus dans le ventre de leur mère décident de ne pas sortir par la voie naturelle mais par l’oreille de la parturiente (Rabelais, n’est-ce pas…) Avant leur ascension, ils cousent son vagin, crimen amoris (aidés par le lecteur). Ensuite, ils causent. Ils causent littérature, philosophie, théologie…
Comilédie s’inscrit dans la ligne tracée par Raymond Roussel, Artaud, Joyce, Jarry, Queneau, ou encore Dubuffet (comme lui je suis peintre), agitateurs de folies littéraires.
Et j’y ajoute aujourd’hui cette clef : « La déformation d’un texte se rapproche, à un certain point de vue, d’un meurtre. » C’est signé Freud, Moïse et le monothéisme. C.Q.F.D.

David Laurençon : Quasi-CQFD : ça ne coule pas de source, bis repetita. Vous n’offrez pas vos textes au lecteur sur un plateau. D’argent… Vos œuvres picturales, en revanche, vont droit au but.

Jacques Cauda : L’image marche plus droit que la lettre. Mais la peinture ce n’est pas seulement de l’image….

Jacques Cauda (bureau)

David Laurençon : En effet. On reviendra sur la peinture tout à l’heure. Finalement, de Jacques Cauda, je n’ai lu que les manuscrits… Si vous avez un exemplaire de Comilédie par ici quelque part…

Jacques Cauda : Oui, j’ai ! Voici la bête !

[Je prends le bouquin, le retourne, lis le 4ème de couv’, je le feuillette, c’est ok, je repose le livre et poursuis:]

David Laurençon : Avant de vous rencontrer aujourd’hui, j’ai un peu potassé, et votre « carrière »…

Jacques Cauda : Carrière ? Non, non. Je connais beaucoup de gens mais je n’ai jamais essayé de me servir de ces relations pour faire « carrière ». En somme, je m’en fous. Écrire, peindre, dessiner, lire… Le reste…

David Laurençon : D’accord. Je vois. Pas de problème. Oublions la carrière. Votre « parcours », alors, est aussi riche que… euh… brouillon. On va essayer d’éclaircir tout ça.

Jacques Cauda : D’abord, j’ai commencé tard. Avant d’écrire, de peindre, j’ai fait des films. Assistant-réal puis réalisateur pendant une dizaine d’années. Pour la télé. C’est d’ailleurs ce qui m’a permis de m’installer dans mon 6ème étage sous les toits… Les ASSEDIC… ou L’ASSEDIC (je n’ai jamais su si c’était un singulier ou un pluriel), c’était copieux et ça durait longtemps, dans ce temps-là…

David Laurençon : Ah, le bon vieux temps…

Jacques Cauda : Pour les intermittents du spectacle, c’était le bon vieux temps… Sinon, s’il n’y avait eu l’ASSEDIC, il y aurait tous les autres moyens possibles. Il ne faut pas hésiter à brûler ses meubles, comme l’a fait Bernard Palissy…et d’autres choses moins recommandables… je vous rappelle que sans actions criminelles, on ne peut rien accomplir de bon… C’est toujours Freud qui parle… La vertu est un mal dont il faut se débarrasser ! Et tous (ou presque) nos petits auteurs-vendeurs de livres d’aujourd’hui sont des gens très vertueux…

David Laurençon : Qu’est-ce que c’est, « petits auteurs-vendeurs de livres » ?

Jacques Cauda : Le gros de la troupe des écrivains. Tous membres des ligues de vertu ! La guillotine est en place. Les têtes vont tomber !

David Laurençon : Si Dieu le veut, oui.
Est-ce que vous connaissez le nombre exact de livres que vous avez publié ? Le nombre exact de livres auxquels vous avez collaboré, comme auteur ou comme illustrateur ?

Jacques Cauda : Plus de trente, je crois. Le dernier, Profession de foi, est sorti en octobre. Toujours chez Tinbad. C’est la suite de Comilédie. Comilédie avait été écrit rue Saint-Jacques en face du Val-de-Grâce. Profession de foi vient de l’Est parisien, notre East End, où je vis aujourd’hui, avec pour fond d’écran l’église Saint-Germain-de-Charonne, notre White chapel, blanc du blanc Watteau peint sur le Gilles, comme je l’ai dessiné pour la couverture. Une reprise du Gilles de Watteau.
Un autre peintre plane sur mon récit, un habitué des bouges et des putes, un scandaleux provocateur, pire selon certains : la figure même de Jack l’Éventreur ! Il s’agit de Walter Sickert dont la peinture a fortement influencé Bacon, Freud, Auerbach… et Cauda, mon double assassin.

David Laurençon : Vous mettez souvent en scène une sorte de double… schizophrénique, hein ?

Jacques Cauda : Schizo, oh oui, j/e veux ! (vous l’écrirez comme ça : j/e)

David Laurençon : Si vous voulez. Allons-y pour « j/e ». Profession de foi, donc :

Jacques Cauda : Profession de foi raconte la jeunesse de ce voyou, qui se regarde comme Walter Benjamin regardait le Paris des panoramas, c’est-à-dire avec le sentiment euphorique que le monde s’organise autour et à partir de lui, un monde dont il est en même temps séparé et protégé par la distance de son regard. Un regard polymorphe et polygame. « Car les artistes, nous dit Sickert, ont le divin privilège de l’omniprésence… jusqu’à la chambre où sont les femmes, la matière pour un dessinateur… » comme pour un écrivain. A fortiori pour un peintrécrivain !
Et, bientôt, en janvier 2020, va paraître Moby Dark, chez L’Âne qui Butine, un magnifique éditeur belge. J’en reparlerai….

David Laurençon : D’accord. Et les illustrations, les collaborations ?

Jacques Cauda : Quant aux livres que j’ai illustrés, ou pour lesquels j’ai dessiné une couverture, ou fait une préface, une postface, etc…je ne sais pas…Une cinquantaine ?…

David Laurençon : Vous travaillez tout le temps. Une productivité (ou fécondité) que j’admire et respecte. Vraiment.

Jacques Cauda : Thank you !

David Laurençon : Pas de quoi… Au fait, que devient Fête la Mort ? Travaillant en free-lance comme lecteur pour une maison d’édition, je l’ai placé en haut de la pile, c’est un chouette texte, je l’ai défendu, en vain… Bon, que devient Fête la Mort ?

Jacques Cauda : Fête la mort est en lecture chez deux éditeurs … un en Belgique, l’autre en France… à suivre…

David Laurençon : Vous aimez bien la Belgique ? Deux fois que vous m’en parlez, de la Belgique. Il se passe quoi, en Belgique, qui ne se passe pas en France ?

Jacques Cauda : J’adore la Belgique. Je suis parisien, vrai parisien, trois générations du côté des femmes. Pour les hommes, il faut aller chercher du côté de La Grande Picardie Mentale, comme l’appelle mon ami Christian-Edziré Déquesnes, qui englobe la Picardie donc, le Pas-de-Calais, le Nord et une partie de la Belgique. Je suis un peu belge. Et j’écris en picard. Les toutes dernières pages de Moby Dark , mon dernier livre, sont écrites en picard. Et puis, les belges font des livres bien plus beaux que les français !

David Laurençon : Ah bon ? Je ne savais pas. Mmm… J’achèterai un Moby Dark à sa sortie… Tout autre chose : vous collaborez ou avez collaboré, en peinture et écriture, avec plusieurs revues. Je me trompe ?

Jacques Cauda : Non, vous ne vous trompez pas. J’écris régulièrement pour Les Cahiers de Tinbad, Le Cafard Hérétique, FPM, Violences, Traction Brabant, L’Intranquille… et occasionnellement pour beaucoup d’autres…

David Laurençon : Souvent on retrouve les mêmes auteurs dans ces revues, d’une revue à l’autre. Quid du risque de consanguinité ? Autrement dit le « quant-à-soi »… mais je préfère le mot « consanguinité », plus dégueulassement expressif.

Jacques Cauda : Pour Tinbad, nous nous connaissons tous et nous nous apprécions… Nous sommes la nouvelle Pléiade, Franciade, le nouveau club des hashischins, etc… appelez-nous comme vous voulez, et nous sommes assez consanguins, mais intra tinbados, je n’ai pas l’impression que nous nous exportions vers d’autres revues…

David Laurençon : D’accord. C’est intéressant, pas de problème. Consanguinité assumée. Mais là où je voulais en venir, c’est : à chaque revue, ses auteurs « maison »… et auteurs et revues semblent se fichent royalement de ce qu’il se passe et ce qu’il s’écrit AILLEURS. Vous ne trouvez pas ça bizarre, chiant ? Au pire et à la longue, débilitant ?

Jacques Cauda : Si vous saviez tout ce que je lis, en dehors de mes consanguins !

David Laurençon : Vous lisez quoi, en ce moment ?

Jacques Cauda : Je lis Jean-Michel Rabaté, Étant donnés : 1. L’art, 2. Le crime – La modernité comme scène de crime… Il y est question d’Ellroy. De Poe qui a dit que le thème le plus poétique qui soit c’est le meurtre d’une jeune femme. Ah, vivent les poètes-féminicides !

David Laurençon : Eh eh.

Jacques Cauda : …Et en regard, le fac-similé édité par l’historien Bruno Fuligni du Journal des assassins, qui a paru en 1884. Dix numéros. On peut y lire des conseils pour détrousser le bourgeois ou assassiner un voisin trop gênant. Articles signés de (fausses) personnalités comme le pauvre Hugo ! Vous y trouverez même un brevet d’assassin décerné aux meilleurs lecteurs, si ça vous branche ?…

David Laurençon : Non pas trop, bien vrai, merci… Vous avez mentionné « Ellroy ». Je suis justement en train de lire le dernier James Ellroy, La Tempête qui vient… Un type « controversé », comme on dit… Ça me fait penser, je ne sais pas pourquoi, à un truc qu’il a dit, au cours d’un interview, que j’ai trouvé superbe : on lui demande ce qu’il pense du monde d’aujourd’hui, il répond : « je n’ai pas la télé et ça ne m’intéresse pas. Pas de temps à perdre : j’ai 72 ans et encore 6 romans importants à écrire. »
« J’ai 72 ans et encore 6 romans importants à écrire » : superbement cool.

Jacques Cauda : Je suis d’accord avec Ellroy. J’ai la télé, mais je ne regarde jamais un seul J.T., (je suis câblé, ce qui veut dire : une quinzaine de chaînes de cinéma que je suis ou non, selon ce qu’elles proposent), je ne lis pas le journal, j’écoute la radio seulement le matin, France Culture, entre 7h et 9h. Mais, je vais cesser car c’est devenu nul ! Quasiment jamais d’écrivains, peintres (je dis bien peintres car on y parle parfois des tocards de l’art contemporain, l’art comptant pour rien) jamais de musiciens invités…que des guignols du monde économique ou social…

Mais à la différence d’Ellroy qui avance ses 72 ans comme argument à son indifférence,

David Laurençon : Ce n’est pas un argument, c’est juste qu’il dit…

Jacques Cauda : Vous avez raison. J’avais mis en place ces dispositions dès mon plus jeune âge. Au lycée, j’étais à la tête d’un groupe, le G.A.T. groupe d’action terroriste… hi hi hi… nous (5 à 6 individus) terrorisions tout le monde, nous nous réclamions de l’ultra gauche, Debord, le situationnisme, etc… mais j’allais jouer au baby-foot le midi avec des mecs de G.U.D… des fachos ! C’était drôle ! Et très mal vu, par tous les bien-pensants… j’étais détesté. Puis renvoyé du lycée (sauf en philo, car nous nous aimions, la prof et moi) pour y avoir introduit des anciens taulards qui avaient poursuivi les filles, détruit le réfectoire, tabassé le proviseur… J’ai toujours aimé fréquenter les voyous… moi-même.

À ce propos, Jean-Pierre Melville, le cinéaste, qui fut aussi un très grand résistant, allait bouffer, après-guerre, avec d’anciens Waffen-SS…. Ça a fait jaser !

David Laurençon : Ouais…

Jacques Cauda : Et je lis les tapuscrits que je reçois pour la collection que je dirige chez Z4 éditions/Daniel Ziv, La Bleu Turquin. Le programme : Le bel Azuré Turquin se fait par le moyen de l’argent brûlé avec du soufre. Roman, nouvelle, récit. Et rien d’autre. Rimbaud : La chambre est ouverte au ciel bleu-turquin… Ligne générale : Éros & autres Fantaisies. Format : 10,80 cm x 17,48cm sur papier blanc comme foutre.

David Laurençon : Ah.
Vous travaillez pour Z4 Editions ? Ça, c’est drôle.

Jacques Cauda : Pourquoi « drôle » ?

David Laurençon : À la louche, des dizaines d’auteurs à qui j’ai « renoncé » pour Crispation éditions se sont retrouvés quelques semaines plus tard publiés ailleurs – Z4 notamment ; un peu moins d’une douzaines publient régulièrement dans les revues que vous venez de citer… J’ai un nom en tête, Le Bruit qu’on entend dans les caves, de Philippe Azar : j’avais beaucoup aimé le manuscrit et je n’ai pas pu le « prendre » faute de moyens financiers, parce qu’il n’y a pas que l’impression du livre, il y a aussi la communication, il faut bien avoir les moyens de défendre le livre bref : j’ai été heureux qu’il trouve très vite un éditeur. Z4, donc… Et, en fin, de compte ce qui est important, c’est que l’auteur trouve… chaussure à son pied… J’en reviens à cette histoire de revues :
Est-ce qu’on peut penser que certaines de ces revues ne sont que des refuges pour auteurs refusés ? Certains ont même créé leurs propres structures pour être sûrs d’être publiés… Ce fantasme d’avoir son nom imprimé ! C’est quand même dingue.

Jacques Cauda : C’est l’un des salons des refusés, c’est ce que vous voulez dire ?

David Laurençon : Quelque chose comme ça, oui.

Jacques Cauda : Je ne sais pas. Pour ma part, j’ai fait un appel à textes. Et pour le moment, les auteurs écrivent spécifiquement pour la collection. Maintenant, tout le monde ou presque écrit aujourd’hui. Et internet a ouvert le jeu… Tant mieux !

David Laurençon : Tant mieux ? Sans rire, Jacques. Et attention, je ne parle pas de la collection que vous dirigez, mais d’une manière globale : tout le monde a toujours écrit, plus ou moins. Internet n’a pas fait en sorte que les gens se soient mis à écrire plus, mais à s’imaginer qu’ils sont des écrivains. Rien que ça. Des écrivains, parce qu’ils écrivent des trucs ? Ah ! Et cette culture hystérique du like et le POD [Print on Demand = Impression à la demande] … Doux Jésus. Je ne polémique pas avec vous, hein, on ne fait que bavarder.
Vous savez, j’ai été interviewé quelques fois, en tant qu’éditeur. Souvent il y avait cette question : « Pensez-vous qu’internet et le numérique nuisent aux livres, en général ». Je répondais : « Non. Internet, ce n’est pas la fin du livre, c’est juste la fin du SUBLIME en littérature ».

Jacques Cauda : Je pourrais vous répondre que le SUBLIME a été depuis belle lurette remplacé par l’Unheimlichkeit, l’inquiétante étrangeté…

David Laurençon : L’Inquiétante étrangeté, le machin de Freud ? Ah, bon. J’en étais resté à Boileau. À son Art Poétique, à son Traité du Sublime… Ce que je veux vous dire, ce que je pense, c’est que oui d’accord c’est vrai internet et les nouvelles techniques d’impression de livres ont donné la possibilité à plein de gens de sortir des bouquins, roman, nouvelles ou poèmes… Pourquoi pas, si chacun y trouve son compte. Mais faut pas charrier : une « pépite » noyée dans des trillards de publications, à quoi ça rime ? J’arrête là, je sens bien que je m’emballe. Le point sur Daniel Ziv/Z4 éditions, je vous prie ?

Jacques Cauda : Chez Daniel Ziv/ Z4 éditions, les livres sont imprimés. Il y a 3 collections, de la poésie « Les 4 saisons » dirigée par Pierre Lepère. Des essais « La diagonale des écrivains » dirigée par Philippe Thireau. Là encore, Pierre comme Philippe reçoivent des textes qui ne sont pas des laissés pour compte mais des textes forts, brillants. La troisième collection, c’est la mienne. Et Daniel Ziv édite les textes qu’il a envie de voir éditer. Envie de lire. Donc quatre axes de publication. C’est très riche. Ouvert. C’est une jeune maison dont le catalogue commence à faire parler de lui.

“Jacques La Queue dont l’atelier est situé sur une ancienne propriété de la famille Sade”

David Laurençon : D’accord. Vous connaissez Philippe Sarr ?

Jacques Cauda : Oui, nous avons des biographies croisées ! Parce que nous fréquentons les mêmes mauvais lieux !

David Laurençon : Ah, oui, forcément ça rapproche… J’ai publié son roman Les Chairs utopiques. Il m’a un jour demandé ce que je pensais de ces « nouveaux » éditeurs, il a notamment été question de Z4. J’ai lui ai répondu « Bof, j’en sais rien, j’ai l’impression qu’ils publient à tour de bras, comment est-ce qu’on peut sortir autant de titres sans se perdre quelque part ? Re-bof ». Eh bien, Jacques, à présent, vous m’avez convaincu, et le cas échéant je peux orienter chez vous les bons auteurs dont je croise la route…
Dites-moi, je prendrai bien un verre de… Heu… Badoit rouge ? Ou autre chose si vous avez. Tout ça m’a donné soif.

Jacques Cauda : Pour vous, je vais ouvrir une bouteille de Vertigo, oui, comme le film d’Hitchcock, côtes de Roussillon de la maison Mas Amiel. Un délice. Ou bien un verre de Glengoyne, si vous préférez ? En gaëlique ça signifie « vallée des oies sauvages », vieilli en fût de de Xérès, etc… Moi, ce sera Badoit rouge…

David Laurençon : Whisky. Non, vin rouge. J’adore le whisky. Si je m’y mets là maintenant, je vous assure qu’on n’est pas sorti de l’auberge. Un petit verre de vin rouge, Jacques, s’il vous plaît.

[Très courte pause]

Quelques mots à propos de votre peinture, à présent. Vous lancez dans les années 2000 le mouvement dit « surfiguratif ». Vous dites : « Surfigurer, c’est prendre pour objet des sensations dont la source n’est plus le réel mais sa représentation rétinienne. Le monde est devenu une image et le peindre, c’est réécrire cette image ». Bon. Dans les faits, vous peignez souvent des femmes à poil qui… Comment dire… se distinguent par une explosion de couleurs et une brutalité très-vive dans les postures…

Jacques Cauda : Oui, ça signifie que je m’appuie sur les photos de ces filles qui posent nues. Je ne peins pas sur le motif. Les filles posent. Séance photos. Et je me sers ensuite de ces photos comme modèles. C’est ça en gros le surfiguratif.
Le terme avait déjà été utilisé à propos du peintre vaudois Jean Viollier (1896-1985) mais c’est moi qui ai défini le surfiguratif au début des années 2000.
Dans ma jeunesse, j’avais flirté avec le free jazz et les théories de Guy Debord, comme je vous l’ai déjà dit, réfléchi sur le concept de figure en peinture, non plus dans sa déconstruction comme aurait pu le laisser supposer mes influences, mais dans sa reconstruction, à partir d’un Œil omnipotent : celui du photographe. « Aujourd’hui que le réel est dans un rapport de stricte égalité avec le visible, écrivais-je alors dans mon livre manifeste Toute la lumière sur la figure, la peinture ne saurait avoir d’autre objet que le déjà-vu et d’autre définition que surfigurative ». Autrement dit : l’image du réel est le seul modèle possible pour la peinture figurative et non plus le réel lui-même.
La première exposition surfigurative a lieu à Paris, à l’automne 2000 en présence du peintre Erro et du performeur Kader Attia. Elle s’intitule « Toutes les femmes aiment reposer nues ». J’y présente des nus déjà photographiés puis revus par la peinture, et, dans le cercle élargi du déjà vu, une « relecture » des œuvres de Nicolas Poussin.

David Laurençon : S’agit-il d’un réel Mouvement, dans lequel vous auriez entraîné d’autres artistes (par définition, « mouvement » etc.), ou, plutôt, plus simplement et tout aussi valable et fort, d’un STYLE nouveau… une idée nouvelle et flambant-neuve.

Jacques Cauda : Ça fonctionne comme fonctionnait L’église métropolitaine d’art de Jésus-conducteur. Oui ? Église fondée par Érik Satie, qui avait aussi constitué dans son appartement d’Arcueil une bibliothèque d’étrons emballés dans une feuille de journal après chaque défécation et rangés soigneusement.

David Laurençon : Quel intérêt, franchement ? Je vous assure que je suis ouvert à toutes les formes d’art, même les plus improbables… Néanmoins, beaucoup de choses ne me convainc pas… D’où l’intérêt de bavarder avec vous : votre enthousiasme qui semble indéfectible pour ce qui va de traviole.

Jacques Cauda : De quoi parlez-vous ? Il n’est pas question d’art quand Satie chie dans des journaux ! Rien à voir avec Manzoni et sa merde en conserve… Qui n’a rien à voir non plus avec l’art mais qui est regardé comme tel par certains…
« Traviole », dites-vous. Le mot me convient. Oblique. Baroque. Vous connaissez la phrase attribuée à Ponge qui ne serait pas de Ponge : « Le classique, c’est la corde la plus tendue du baroque ! » Comilédie : livre de traviole. Profession de foi : livre classique, écrit à l’imparfait du subjonctif. Et celui qui vient, Moby Dark, roman d’espionnage transformé, surfiguré, en roman métaphysique ! Donc baroque ! Noir terrifiant et noir d’humour noir ! Picasso a écrit : le désir attrapé par la queue ! J’ai suivi ce titre au pied de la lettre ! Et j’ai joué avec ma queue attrapée par le désir… jusqu’au bout du bout du bout avec Jacques Cauda ! Vous savez que cauda ça signifie la queue en latin. Ha ha ha ! Jacques La Queue dont l’atelier est situé sur une ancienne propriété de la famille Sade. Je suis programmé. Tout le quartier est placé sous le signe du crime, de la prostitution, du sang. Casque d’or, pute et reine des Apaches, rayonnait ici. Redoutables, ces Apaches. Le quartier était quasiment interdit aux flics. Et le soir les bandes gagnaient le centre-ville pour dévaliser et occire le bourgeois. Ce sera le titre de mon prochain livre : Apache ! Moins rayonnant, le crime d’état personnifié par Fouquier-Tinville qui avait une maison à quelques encablures. Et je n’oublie pas La Commune. Sous les pavés de la rue Saint-Blaise, non pas la plage, mais des dizaines de communards, abattus, liquidés. Armand Gatti en a fait une pièce de théâtre Les treize soleils de la rue Saint-Blaise : Treize visions du monde qui vont s’affronter le long de cette rue, de la Commune jusqu’à nos jours.

David Laurençon : Jacques Cauda, un vrai passionné et féru de tout ce qui fiche la pagaille ?

Jacques Cauda : On m’appelle : BOÎTE D’INCENDIE !
Il faut enlever le O pour que ça prenne tout son sens. C’est construit comme La Boîte-en-Valise de Marcel Duchamp.
Kiss !

Jacques Cauda par Elisabeth Prouvost

Jacques Cauda
Crédit photo : Elisabeth Prouvost

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