ALYS H.WOOD Le ruban rose première partie

20 octobre.20h30 :

C’est l’heure. Goulven s’assoit en tailleur, indifférent à l’herbe humide, devant le camélia qu’il a planté au fond du jardin, il chantonne avec une voix rocailleuse aux intonations désaccordées, un refrain :«Vraiment, vraiment, vraiment/ Le travail est nécessaire/ Mais s’il faut rester/ Des semaines sans rien faire/ Eh bien…On s’y fait» (1)

21 octobre. 08h30 :

Il fait beau, trop chaud pour un matin d’octobre. Camille avait peu dormi. Elle avait été réveillée en pleine nuit par une sensation de malaise, comme si une présence maléfique l’avait doucement secouée puis enveloppée. En ouvrant les yeux, elle avait sursauté, pleinement réveillée et angoissée, par la forme étrange d’une ombre plaquée sur le plafond de sa chambre. Un «spectre» amputé de ses jambes et dont le torse visiblement sculpté s’élargissait sur toute la surface. Des bras s’étiraient de chaque côté d’une sorte de tête oblongue. Elle était restée immobile, les yeux écarquillés, fouillant la pénombre, ne trouvant rien susceptible de correspondre à la vision parmi les objets meublant la pièce.

Elle balance doucement la tête, décidée à chasser l’obscur souvenir de sa nuit, et se concentre. Elle trouve enfin une place sur le parking déjà plein. Elle est une jeune femme,

dynamique, dont la silhouette témoigne d’un entraînement sportif soutenu. Elle a revêtu une tenue adaptée à la circonstance. Des leggings noirs et lycra, une brassière rose fuchsia, un bandeau de même couleur dans ses cheveux, courts et naturellement blonds, se complètent harmonieusement d’une pochette brassard, contenant son mobile, glissée sur l’un de ses biceps et de baskets blanches, cousues d’un liseré rose sur le pourtour. Elle porte des oreillettes Bluetooth préférant courir en musique et être isolée des autres.

Camille vingt-huit ans, fille unique, gâtée par ses parents, est d’un caractère enjoué et positif. Elle préserve jalousement son indépendance bien qu’elle ait un compagnon avec qui elle partage des moments choisis. Elle adore voyager, elle aime lire, est active sur les réseaux sociaux. Elle fait partie d’une bande d’amis avec qui elle sort régulièrement. Depuis deux ans, elle est investie dans son travail pour un bureau spécialisé dans la prospection de terrains au potentiel commercial.

Goulven, cinquante-cinq ans, prépare sa bicyclette. Il installe une lourde sacoche sur le porte-bagages qu’il cale fermement avec un tendeur. Il glisse sa gourde dans le support dédié tout en s’assurant de sa fermeture hermétique.

Goulven, homme taciturne, replié sur lui-même, rustre, sans aucune culture, d’une logique primaire, vit avec sa mère dans une bâtisse de plain-pied érigée de pierres grises et percées d’étroites ouvertures, parfaitement entretenue, éloignée sur un hectare fortement boisé, à quatre kilomètres de la ville. Il est grand, trapu, le torse dessiné, les cuisses fortes, résultats de longues heures passées à tronçonner et ranger des stères de bois. Il est bûcheron. Grâce à son métier, il connaît tous les secrets, tous les replis les plus improbables des bois alentours. Ces derniers sont l’univers dans lequel il se sent heureux, enfin libre. Il n’a jamais passé son permis de conduire, n’a jamais voyagé et réalise tous ses déplacements avec son vélo. Il ne lui est connu aucune femme en dehors de sa mère qui lui fait partager ses goûts prononcés pour d’anciennes chansons qu’elle lui fait écouter en boucle, pendant une heure, après leur dîner, dès vingt heures trente, sur leur vieux tourne-disque. Goulven est habillé d’un bermuda vert foncé, d’un tee-shirt de couleur noire et estampillé de l’enseigne dun magasin de jardinerie. Une casquette, d’un rouge uniforme et passé,est enfoncée sur son crâne. Il porte des lunettes de soleil ne supportant pas la luminosité du jour. Et, à son poignet, une montre est arrêtée sur 20h30.

08h45 :

Camille, son sac à dos rose pendu dans le dos, se rend, tout en saluant et échangeant quelques mots de politesse avec les gens qu’elle croise, sur le lieu de rendez-vous de la manifestation organisée par une association, pour une course de soutien aux femmes atteintes d’un cancer.

Dans le même temps, Goulven vérifie une dernière fois sa bicyclette puis voit sa mère, triste forme derrière la vitre immaculée de leur cuisine, qui semble lever timidement la main, un faible sourire défigurant ses lèvres.

09h00 :

Camille se fait enregistrer sur le stand d’accueil associatif et se laisse épingler un pin’s sur le haut de son débardeur. Un ruban rose est simplement noué sur son poignet. Elle fait un selfie qu’elle poste aussitôt sur Instagram, puis rejoint, avec décontraction, les nombreux participants rassemblés pour un échauffement offert par un coach d’une salle de sport partenaire.

Goulven, lui, enfourche son vélo.

09h30 :

Pendant une demi-heure, Camille va se mettre en condition, motivée, dans une sorte de flash mob agréable animé par le coach tandis que Goulven pédale tranquillement tout en tâtant fréquemment sa gourde d’une main, s’assurant qu’elle est toujours bien fixée.

10h00 :

Les coureurs sont tous sur la ligne de départ. Camille s’assure du nœud de ses lacets, sautille quelques secondes puis démarre en douceur, noyée dans la foule.

Goulven ralentit, pressé par un besoin naturel, à la recherche d’un endroit tranquille.

10h15 :

Camille court tout en essayant de réguler son souffle sans prêter attention aux autres. Elle a lentement haussé le volume sur un rap récent «La Fête est finie»(2).

À quelques mètres, Goulven apprécie le diamètre conséquent du chêne bicentenaire sur le tronc duquel il se soulage. Son vélo est à demi-visible, en partie masqué par un buisson touffu, posé en retrait du chemin.

10h30 :

Des groupes se sont formés et clairsemés. Le circuit est indiqué par des rubans roses.

Camille ralentit sa foulée. Fatiguée, elle bifurque hors zone.

Goulven a soif, beaucoup, son gosier sec se râpe d’une toux. Il dévisse le bouchon de sa gourde et s’abreuve d’une grosse lampée. Il éructe vulgairement, s’essuie la bouche avec son poignet poilu, lèche ce dernier d’une langue épaisse et gourmande.

10h45 :

Un bruit léger le fait sursauter. En alerte, il perçoit un bruissement irrégulier de pas. Dérangé, soudain intrigué, il se tasse en s’accroupissant derrière le chêne, ôtant rapidement sa casquette et la fourrant dans une des poches de son bermuda. Il se met à transpirer et reprend une goulée de sa boisson, forte et alcoolisée, qu’il ne peut s’empêcher de consommer dès le matin au lever. Par l’absorption de ce breuvage, il ne ressent ni peur ni émotion. Il est invincible.

10h47 :

Camille, éreintée, s’arrête à l’ombre du chêne, appuie une main contre le tronc, respire bruyamment, ennuyée de constater qu’elle est victime d’un point de côté. Elle tente de maîtriser l’affolement de sa respiration.

Goulven, de l’autre côté du tronc, retient son souffle. Il écoute la jeune femme dont le parfum délicieux de sueur lui caresse voluptueusement les narines.

10h50 :

Camille déclipse son sac à dos qu’elle relâche sur le sol.

Goulven, audacieux, recule, vigilant à ne pas trahir sa présence. En repli dans une broussaille, accroupi, il enveloppe du regard la silhouette musclée de la joggeuse. Il la dévore de ses prunelles globuleuses, son intérêt harponné. Il boit de sa gourde. Le fuchsia perce le verre teinté de ses lunettes et lui tourne la tête. Les fesses rebondies, involontairement aguichantes, lui donnent violemment envie. Il sent s’ouvrir en lui l’abîme cruel du désir. Son membre se grandit avec douleur, frottant de sa dureté le tissu de son caleçon. Goulven se sent aussitôt brûlé par un brasier intérieur. Il reprend un coup à boire, obnubilé, intimement agité. Ses iris changent de couleur et embrassent avidement la totalité du jeune corps, s’enflammant dangereusement du reflet des cheveux blonds. Il passe sa langue sur ses lèvres, en appétit, tout en évaluant mentalement la distance qui le sépare de sa jeune proie, conscient qu’il doit faire vite. Il se rapproche avec prudence de son vélo, remet sa gourde en place, détache avec précaution la sacoche du porte-bagages. Soutenu par le bavardage continu de la nature, les gestes mesurés de silence, il en sort une fiole de narcotique et un mouchoir.

10h55 :

Camille récupère son sac à dos, l’endosse, se redresse. C’est le moment que choisit Goulven pour la surprendre. Avec dextérité, vivement, surgissant dans son dos, il la bâillonne de sa main tapissée du mouchoir imbibé par le liquide anesthésiant.

10h56 :

Camille s’évanouit dans les bras de son agresseur avec fluidité et élégance.

Goulven trouve cela très beau.Il la soulève dans ses bras, la trouve légère, la cale contre son torse et s’enfonce dans le bois.Les bras de Camille retombent dans le vide. Le ruban rose se dénoue, emporté par le souffle malicieux d’Éole qui le fait tournoyer, retomber, le reprend d’une bise, valse avec lui puis l’abandonne jusqu’au chemin balisé du parcours.

10h58 :

Un premier groupe passe et remarque, sans s’y intéresser, le vélo dont une moitié dépasse d’un buisson un peu plus loin. Il continue sa course, ses centaines de pieds piétinants et déplaçants le ruban rose.

11h00 :

D’autres sportifs traversent, préoccupés par leurs voix, leurs souffles et ignorent la bicyclette délaissée. À leur tour, ils malmènent le ruban rose. Pendant deux kilomètres, avant d’être hasardeusement épargné parce que coincé, roulé puis semi-enterré dans une langue de terre caillouteuse, le bout de tissu va subir la bousculade de multiples chaussures de sport.

Un peu plus loin, dans un interstice rocheux, suffisamment large pour tenir deux personnes, Goulven se pâme d’orgueil devant son trophée. Il bâillonne très fort la jolie bouche et serre un morceau de chiffon déchiré autour des yeux fermés. Vigoureusement, il ligote ensemble les poignets. Il retire le téléphone mobile et l’explose furieusement contre une pierre. Il arrache le cordon Bluetooth qu’il lance en hauteur, exalté de l’apercevoir suspendu sur la branche d’un arbre. Il extirpe, faisant tomber sa casquette, une paire de gants latex, de sa poche de bermuda, qu’il enfile méthodiquement sur ses doigts chauds.

11h15 :

Il chantonne tout en déboutonnant son bermuda puis descend son caleçon jusqu’aux genoux. Il reste debout quelques secondes face au corps endormi de la jeune femme. Il s’agenouille et entreprend fiévreusement de lui dénuder le bas, affriolé par le triangle du string rose, hypnotisé par l’intimité soyeuse. Il fait coulisser son sexe dans sa main en baissant les yeux quelques instants.Il est excité et fébrile

(à suivre)…

 

(1) La tendresse, Bourvil, 1963.
(2) Orelsan, 2017.

 

Ce texte est publié avec l’aimable autorisation d’ Alys H. Wood.

© Alys H.Wood – tous droits réservés, reproduction interdite.

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