NICOLAS REY, Crédit Illimité (Au Diable Vauvert).

crédit illimité Nicolas Rey Au diable VauvertVive le capitalisme implacable !

Diego Lambert est un habitué des excès, alcool, drogue, à l’exception des bons vieux joints qui le laisse totalement de marbre, et il vit largement au-dessus de ses moyens (à tel point qu’il est fiché partout, et qu’il se pose la question de comment cela se fait-il que son téléphone portable fonctionne toujours). À bout de ressources. Il quémande un peu de monnaie à son père, Antonio Lambert, chef d’entreprise craint et respecté. Celui-ci accepte de le dépanner de 50 000 euros à condition que Diego remplace l’actuelle DRH, en arrêt maladie (maladie survenant au moment où l’une des entreprises d’Antonio doit « se libérer » de 15 employés). Diego accepte le deal. Crédit Illimté est une farce cruelle et drôle qui pointe les dérives du capitalisme, avec tout le brio dont est capable Nicolas Rey.

L’antihéros, campé par Diego, est, pense-t-on, une victime de ce capitalisme outrancier, qui vire des gens alors que l’entreprise dégage des bénéfices, dans le simple but de rapporter plus d’argent aux actionnaires. Alors qu’il se retrouve à la direction des ressources humaines, Diego, dont on imagine qu’il prendra le job par-dessus la jambe, avec un dilettantisme forcené (il fait installer fauteuils et réfrigérateur rempli d’alcools divers dans son bureau). Mais, là où nous supposions qu’il n’acquitterait pas sa tâche, il creuse le sujet et parvient à nous surprendre par sa roublardise (qui est simplement bienvenue).

Vif.

En parallèle de cela, il annonce à sa psy, qui le suit depuis plus de soixante séances (soit autant de semaines), qu’il l’aime depuis le premier jour, et que, pour cette raison, il arrête sa thérapie, puisque cet amour est voué à l’échec. Jeu de quitte ou double ? Cette histoire dans l’histoire développe un aspect romantique, un peu déglingué comme c’est souvent le cas chez Nicolas Rey. Inutile de préciser que cela nous ravit.

L’écriture est une nouvelle fois vive, libre, rythmée par un verbe chatoyant, lorgnant par certains aspects l’enthousiasme du théâtre pour les grandes envolées lyriques (ou les belles idées utopiques et/ou romantiques), mais toujours avec ce côté cru, rock, direct. Le contraste fonctionne une nouvelle fois à merveille et joue sur l’ambivalence entre des mondes que nous croyons incompatibles (celui d’un punk, quasi anarchiste, plongé dans un monde bourgeois et capitaliste, dont, du reste, il fait partie par filiation).

Nicolas Rey

Nicolas Rey crédit photo JP Baltel

Antagonismes

L’antagonisme ne s’arrête pas là. Si Diego nous apparaît fortement sympathique (tout prolos que nous sommes), son père nous est décrit comme une sorte de Dracula entrepreneur, un homme assoiffé de pouvoir et de profits. Néanmoins, cette polarité binaire semble s’inverser au fil du roman, nous rendant l’un moins sympathique et l’autre plus humain. Le rapport père-fils y est donc plus flou qu’il y paraît et nous rapproche fortement d’une tragédie œdipienne, laquelle est modernisée par des problématiques actuelles. La relation avec Anne, la psy, dégage également un petit côté immoral de Diego qui prend de plus en plus de place au final. Ses motivations nous paraissent effectivement de plus en plus floues au fil de l’intrigue.

Pourtant, on aime ce type, car il est flamboyant, malin, sorte de Don Quichotte qui se bat contre ses moulins, mais qui contre attente finit par les terrasser. Ceux-ci sont autant de fantômes intérieurs qu’extérieurs, autant de mal-êtres existentiels terrassés qu’ils demeurent cependant présents et ancrés en lui, ou en halo autour de lui.

Ne rien lâcher.

La plume de Nicolas Rey fait des merveilles, d’humour, de cynisme, de romantisme, et nous interroge sur le monde tel qu’il est (et tel qu’il devrait, peut-être, être). Hautement jubilatoire, car en partie immoral, Crédit illimité va là où les hommes ne vont que rarement dans la réalité (fort heureusement). Il pourrait être pris pour un appel à la révolte s’il véhiculait ce message, mais ce n’est pas le cas. En revanche, son message pourrait être le suivant, et concerne les DRH : au lieu de suivre bêtement les règles, faites ce qui vous semble bon pour vous et pour les autres.

Naïf ? Pas tant que ça, car Nicolas Rey y met les formes, et derrière un aspect utopique déviant, c’est une réalité, bien visible, qui se déroule devant nos yeux. Et c’est là tout l’art de l’écrivain : montrer le monde tel qu’il est, mais qui, en le romançant, le rend plus vivable, et beau, et plein d’espoir. Bien qu’un caractère désabusé peuple ces pages, Crédit Illimité reste un livre « optimiste » (mais qui amène à réfléchir derrière son côté détaché), en partie grâce à son second degré subtilement dispersé dans ces 200 et quelques pages qui s’avalent en une heure (ou à peine plus).

Seul infime bémol, une fin un peu abrupte. Mais nous avouons que si nous avions pu suivre la vie de Diego pendant 10 ans, nous l’aurions fait avec plaisir. Donc tout est relatif. Ce que nous montre par le menu ce livre foutrement enthousiasmant !

Portrait chinois.

On a demandé à Nicolas Rey s’il se prêterait de bonne grâce à l’exercice du portrait chinois. Pas le sien, celui de Diego. Il a répondu par l’affirmative. Voici ses réponses ! Nous le remercions chaleureusement de s’être prêté au jeu !

Patrick Béguinel

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