MAHRK GOTIÉ Choix de carrière

Choix de carrière

J’étais avachi sur le canapé avec Natacha et Ibrahim. Comme personne ne disait rien, j’ai balancé :

j’en ai vraiment marre de ne pas avoir de blé, mais je ne vais quand même pas me mettre à bosser !

Encore heureux, a répondu Natacha en se grattant les aisselles. On n’accepte pas d’utilité publique dans notre cercle. N’est-ce pas, machin ?

Ibrahim a simplement haussé les épaules avant de décapsuler une bière. Au bout de plusieurs minutes, il a allumé une clope et en a filé une à chacun d’entre nous.

Ma situation me désespérait. J’en avais marre de me retrouver à découvert à la fin de chaque mois, de ne rien pouvoir me payer d’autre que ma bouffe et ma picole, de devoir compter et recompter pour toujours tomber sur le même résultat : être dans la panade jusqu’au cou. Je rêvais d’avoir un peu plus d’argent pour pouvoir acheter plein de trucs inutiles, pour consommer, pour devenir comme tous les autres qui traînaient dehors et qui se prenaient pour des modèles.

Natacha a lancé un rot de camionneur afin de perturber mes réflexions. Elle était superbe, grande, blonde et vraiment bien foutue, mais son âme était pourrie. Elle gagnait sa vie en faisant du strip-tease sur le net. Elle se désapait devant des inconnus et prenait leur pognon : elle bossait quand elle le voulait et à la fin du mois, elle se retrouvait avec beaucoup plus de marge que les institutrices qui roulaient dans leur Picasso payé à crédit. Quant à Ibrahim, c’était un colosse à la peau noire qui trafiquait, volait, cassait quelques jambes ; un auto-entrepreneur polyvalent qui s’adaptait avec souplesse à la demande de sa clientèle.

Par rapport à mes deux potes, j’étais une raclure. Un type qui vivotait de misérables aides sociales parce qu’il se savait incapable de respecter un patron, de faire amis-amis avec des collègues hypocrites, et surtout de se lever avant quatorze heures. Tout ce que je savais faire, c’était boire et passer mes journées à squatter la piaule de Natacha.

Ça faisait bien une heure que je me lamentais sur mon sort et que je refusais net toutes les propositions que m’adressaient mes amis. Comme elle commençait à en avoir plein le dos, Natacha a balancé juste pour que je la ferme :

Il ne te reste plus qu’à faire le tapin.

Je me suis redressé d’un coup, et je les ai regardés droit dans les yeux. Ibrahim a décoché un rapide sourire avant de se remettre à boire.

Mais oui, que j’ai braillé, c’est ça ! La voilà la solution !

Sans attendre leur réponse, j’ai attrapé mon blouson et je me suis précipité vers la porte. En partant, j’ai vaguement entendu la voix de Natacha qui disait : « hé ! C’était pour déconner ! ». Moi je trouvais que c’était une bonne idée. En marchant vers mon studio, je m’imaginais déjà l’esclave sexuel de mères au foyer déprimées, blasées entre leurs marmots et leurs maris qui les considéraient comme des bonniches gratuites, vivant à domicile et donc disponibles vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je deviendrais l’élément novateur dans leur quotidien de merde : le p’tit gars qui apporterait un peu de joie dans la baraque avec son chibre, qui ferait danser maman et lui rendrait le sourire. Un boulot social, en quelque sorte. Je pourrais même déclencher une révolution en parvenant à faire rembourser mes services par la sécu : ça serait comme un soin à domicile ; le toubib qui te prescrit des séances de jambes en l’air avec un bon gaillard pour te remettre sur les rails, pour te donner un peu de baume au cœur. Ouais, ça me plaisait bien. Natacha, elle avait balancé ça pour rire mais c’était la voie qui me convenait, aucun doute là-dessus !

Sans m’accorder de temps de recul, j’ai allumé l’ordi et, pendant l’heure qui a suivi, j’ai posté des tas d’annonces afin de proposer mes services. Comme j’étais plutôt ouvert d’esprit, j’ai précisé que j’acceptais n’importe quoi, que je pouvais me déplacer et, afin de rameuter le plus de clientes possible, j’ai ajouté plusieurs photos de moi dont certaines très explicites.

Satisfait par mon travail, j’ai décapsulé une mousse en posant le téléphone juste à côté de moi, convaincu que les appels ne tarderaient pas. Une heure plus tard, Ibrahim déboulait.

Tu ne vas quand même pas faire la pute pour des ménagères en manque d’amour ? qu’il a sorti d’entrée de jeu.

Il n’y a pas de sous-métier.

Tu te rends compte de ce que vont penser les membres de ta famille…

Je m’en tamponne.

Et tes amis ?

Natacha et toi, vous êtes mes seuls…

Quand même, m’interrompit-il en allumant une clope, tomber aussi bas, ça me désespère. Je peux te prêter du blé si tu veux.

Non merci, j’ai ma fierté !

Ne me parle pas de fierté alors que tu vas devenir un gigolo !

Écoute, je suis un grand garçon. Je fais ce qui me plaît, pigé ?

OK, a fait Ibrahim en levant les mains en signe de paix, je t’aurais prévenu.

Il a terminé la bouteille avec moi avant de lever le camp en me souhaitant bonne chance. Pourquoi se faisait-il autant de cheveux juste pour quelques parties de jambes en l’air monnayées ?

 

 

La suite très prochainement !

 

Ce texte est publié avec l’aimable autorisation de Mahrk Gotié.

© Mahrk Gotié – tous droits réservés, reproduction interdite.

2 pensées sur “MAHRK GOTIÉ Choix de carrière

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