[ NOUVELLE ] YANN RICORDEL, Le démon de la singularité

Nouvelle de Yann Ricordel-Healy, Le démon de la singularité.

Découvrez la nouvelle que Yann Ricordel-Healy nous a aimablement autorisé à publier. Vous découvrirez ses descriptions prenantes, conférant un air d’étrangeté à cette nouvelle pleine de sensualité (dans l’aspect exploration des sens).

Le démon de la singularité

“Chez les adolescents, il faut conformer le sensus communis le plus rapidement
possible, afin qu’adultes ils ne sombrent pas dans la singularité et l’insolence.”
Giambattista Vico

C’est une tragédie sans autres éclats qu’imaginaires, une lutte intérieure sans autre fracas qu’imaginés, la nuit.

Agrippé à ma cigarette roulée, recroquevillé autour d’elle sur ma chaise comme si ma vie en dépendait, je n’ose faire le moindre bruit. Comme si des hommes casqués, cuirassés, lourdement armés guettaient silencieusement derrière la porte d’entrée de mon modeste studio, prêt à la défoncer, d’un instant à l’autre, prêts à y entrer à grands bruits en hurlant de brefs ordres, faisant entrer dans le petit appartement un souffle d’extrême panique, prêts à m’en extraire manu militari, pour me conduire, après m’avoir bandé les yeux à l’aide de gaffer et m’administrant sans sommation des coups de crosse dans les côtes, devant je ne sais quelle autorité secrète, quelle éminence grise, dans je ne sais quelle antichambre des pouvoirs immémoriaux, pour répondre d’actes dont je n’ai plus le souvenir. Jusqu’à ce qu’un long pet ardent venu directement du ventre tonitrue et déchire le silence et l’air immobile, qui ne faisaient qu’un, ne me procurant qu’un très passager soulagement, et que mes narines suspicieuses et sursensibles croient détecter une odeur anormale sur le fond si familier de tabac froid, de fauve et de renfermé que je ne le sens plus, une odeur inquiétante, l’exhalaison de je ne sais quel cancer exotique, de je ne sais quelle tumeur tropicale.

Je vois par la fenêtre l’infecte lumière de l’éclairage public, j’appréhende le soleil d’hiver qui fatalement va se lever, froidement flamboyer, ouvrant la place à une journée qui s’étendra en pleine lumière comme un sinistre terrain vague, dans une sèche fraîcheur, lieu de tous les drames possibles, de tous les crimes dont l’homme peut se rendre coupable, des crimes d’enfants sales et désoeuvrés, d’un funeste basculement dans la plus noire folie. Une odeur étourdissante de butane dans les sinus, une sensation de ventre creux de plus en plus prégnante, l’estomac pourtant farci des nourritures appauvries, des « ignobles ersatz synthétiques où la belle nature vraie n’a que faire » du supermarché le plus proche, les tripes encore gonflées de gaz inertes et stagnants, les veines parcourues de trop puissantes sèves au même temps que de substances violemment sédatives, tout à la fois lymphatique, sanguin et bilieux, je suis des yeux des nuages colorés, phosphorescents flottant dans un léger clignotement cinématographique de cette lumière encore basse et brumeuse, à l’affût de la moindre petite névralgie dans le crâne, agité d’irrépressibles tropismes, de vibrantes modulations sphinctériennes et radiophoniques, animé de la convection d’une lave en fusion au bord de l’irruption, traversant l’instant d’après une brève ère glaciaire, à l’affût du moindre emballement du cœur, du moindre engourdissement annonciateur de raideur cadavérique, d’un corps gagné par la mort.

(Surveillance obsessive dans la périphérie du champ visuel, de la forme vague et sombre d’une menace s’approchant et s’éloignant au gré d’influences occultes, chasseur isolé, égaré, désarmé, guettant un grognement, un craquement sur le fond du vent dans les branchages, déchiffrant de funestes présages dans la totalité de l’audible et du visible. Certitude de voir, d’un instant à l’autre, la surface du réel se déchirer comme la plus fine étoffe, s’ouvrir sur le néant incolore et silencieux, sans nature ni pensée.)

Alors je me lève et me dirige vers la porte d’entrée du logement, que j’ouvre. Elle donne sur l’obscurité avant que le détecteur de présence ne déclenche le minuteur, qui à son tour allume les ampoules des plafonniers désservant le couloir, tandis que j’avance à pas tranquilles en déboutonnant ma chemise. Une fois ouverte, je la retire en même temps que de m’engager dans l’escalier afin de descendre l’étage qui me sépare du rez-de-chaussée. Je manque de tomber dans les marches, trouvant mal mon équilibre, en m’arrêtant pour retirer mes chaussures, mon jean, mon slip et mes chaussettes que comme ma chemise je laisse sur place. Me voilà nu. Il n’y a personne dans le petit hall d’entrée, seul peut-être quelqu’un, mais il y a fort à en douter, me voit nu, donc, prêt à pousser la porte d’entrée de l’immeuble et à sortir, à travers la caméra de surveillance à grand angle, assez nouvellement installée après qu’il y a quelques mois une personne, qui n’a jamais été identifiée, ait aspergé les murs et le carrelage de mercurochrome. Forcément le froid me saisit, mais ne me fait pas pour autant considérer la situation. Je ne pense absolument rien de ce que je suis en train de faire, je me suis, sans même m’en apercevoir, délesté de tout le jugement, de toute la connaissance qui empesaient ma vie. Je ne veux désormais, me dirigeant vers le petit portail me séparant de la route de Paris, que sentir, ressentir le froid sur ma peau, sur les lividités ordinairement cachées d’un homme plutôt laid mais soudain devenu indifférent aux apparences, sans agressivité, sans colère, sans noire folie. Avec au contraire une raison neuve, une raison ouverte sur l’espace libre, sans contrôle, parcouru par un léger vent qui s’offre à lui, ouverte sur l’infini de ses possibilités. Cependant je ne veux rien, je n’attends rien, je n’espère rien, je ne veux que marcher, je ne veux que mettre un pied devant l’autre sans aller nulle part, en attendant sereinement que la fin du temps signale le terme de mon parcours sans but. Je ne veux plus que durer. Je ne veux plus que l’oubli.

Ce texte “Le démon de la singularité” est publié avec l’aimable autorisation de Yann Ricordel-Healy.
© Yann Ricordel-Healy– tous droits réservés, reproduction interdite.

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