FABRICE DÉCAMPS Le mot de la fin

Formuler le mot de la fin ? Opter pour le terme idoine d’un genre de terminus des plus insolites, qui demeure toujours à distance, s’éloigne à mesure que le scribouillard s’approche, bardé de ses brouillons ? Après ce mot, rien qu’un point qui n’irait plus jamais à la ligne ? Diable, mais c’est que ça pèse très lourd, un point final. Un point avant le néant, ça ne se pose pas comme ça, pas du tout, d’ailleurs, ça ne se pose pas tout court, l’écrivain a brûlé, brûle, brûlera, d’une même soif, soif sans cesse remise en jeu, qui ne sera jamais étanchée. Toujours, l’écrivain cherche sa chute, celle d’une phrase, celle d’un chapitre, celle d’un roman. Il fignole ses effets en vue d’innombrables points de basculement, d’achoppement, il ourdit avec finesse ses mises en abyme, tricote les mailles serrées d’un faisceau d’énigmes/résolutions nécessaires à la compréhension/plaisir du lecteur. Il se perd pour se trouver, tracer un chemin hors des sentiers battus, se soustraire au cul-de-sac de son lexique, il œuvre à mettre bas, pas à pas, d’une chose dont il n’aura connaissance qu’en dernier ressort, une fois qu’il en sera venu à bout, une fois qu’il l’aura tiré du fond de ses entrailles, un millimètre après l’autre de kilomètres de tripes, mais l’écrivain ne revient jamais de ses voyages, ils sont sans trêves, ses errances sans retour. A-t-il mis la dernière main à un projet ? Vous ne le verrez pas pour autant soulagé de quoi que ce soit, ni même repu, tout juste content, il ne se voit pas et n’a jamais fini. Il ne veut pas finir, jamais, il faut le savoir, il ne trouve son plaisir, ne s’empare de sa liberté que dans l’écriture, et l’écriture est mouvement, ce mouvement perpétuel, comme une musique en lui.

Et tandis qu’on me réclame le mot de la fin, je joue avec, j’aime jongler, c’est pas défendu, et la fin de quoi au juste ? Point final ? Ce serait le lieu où larguer enfin les amarres, remballer ses fardeaux, défaire ses tempêtes intérieures, les plier soigneusement comme du linge dont on n’aurait plus jamais l’usage, les empiler dans des petites caisses avec une étiquette collée dessus : « Ecrivain ayant écrit son dernier mot ».

Il faudrait qu’il soit d’une justesse semblable à celle du funambule. Ce serait le genre de mot qui marche sur le fil, toujours au voisinage du vide, le moindre pas de côté serait proscrit. On le prononcerait avec une précaution quiète de chaque syllabe, une périlleuse délectation de chaque phonème. La marge de manœuvre est étroite, mais tout est bon à dire ici-bas, ici et maintenant, avec du cœur et un tant soit peu de volonté, pourvu qu’elle fût bonne.

Mot.

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