[Album] SAMUEL STROUK, Nouveaux mondes // Prenant.

Explorateur jazz.

Samuel Strouk est un explorateur, dans le sens noble du terme. Comme un illustre voyageur de la trempe d’un Christophe Colomb, d’un Magellan, d’un Vasco De Gama, il part à la conquête de Nouveaux mondes (album déjà disponible chez Well done simone) avec ce nouvel album à la croisée du jazz contemporain, des musiques du monde, le tout avec une énergie flirtant avec le rock.

Pour autant, le musicien, superbement entouré, n’oublie jamais de faire surgir l’émotion aux détours d’une mélodie azuréenne. Si la musique de ce nouvel album disperse autour d’elle des éléments liquide ou solide, c’est bien la légèreté aérienne qui prédomine. Et si les Nouveaux mondes étaient à découvrir tout là-haut ?

Arpèges et cordes.

Forcément, qui dit aérien pense arpège de guitare. Le touché de Strouk est d’une rare subtilité, de celle qui rend la technique secondaire à l’écoute puisqu’il transporte une émotion à fleur de cordes d’acier. Comme les plus grands, sa technique est irréprochable, mais il n’en fait pas étalage, privilégiant la musicalité avant toute chose. En ce sens, bien que nous sachions exactement la difficulté de reproduire le moindre de ses plans, ils nous paraissent simples à l’oreille, c’est-à-dire que le musicien ne cherche pas à nous assommer, mais bel et bien à nous éveiller.

Forcément, un tel musicien ne serait rien sans les nombreux autres talentueux instrumentistes l’accompagnant sur ce disque d’une vitalité stupéfiante. La basse (Guilaume Marin) est incroyable, maintient un lien presque invisible, mais solide vers la terre, tandis que la batterie (Mathias Levy) rend la pesanteur moindre à chaque coup de cymbale. Mais ce qui apparaît au premier-plan, juste à côté de cette guitare presque irréelle, c’est ce quatuor de cordes, le quatuor Elmire, qui porte une tension incroyable quand il en est besoin, mais qui impose aussi un relâchement salvateur quand il le faut. Cyprien Brod, Khoa-Nam Nguyen (tous deux au violon, secondés par Mathias Levy en special guest), Issey Nadaud (alto) et Rémi Carlon (violoncelle) apportent des nuances à chaque nouvelle mesure, rompant ainsi les codes du jazz pour flirter avec le classique, le rock également, notamment par ses vrilles descendantes vertigineuses.

Sauter dans l’inconnu.

Tout commence, comme il se doit, par le Prelude aux nouveaux mondes, suivi par ces mêmes Nouveaux mondes. Le soleil se lève sur l’horizon. Un nouveau jour, des promesses. La musique ouvre les perceptions, en douceur, main de velours dans un gant en peau de chamois. Tout semble possible, surtout l’accomplissement de rêves un peu fous. Alors qu’une fusée s’apprête à décoller, que le compte à rebours est lancé, il faut gravir l’échelle et prendre place à l’intérieur. L’adrénaline, jusqu’à présent absente, commence son travail : pouls qui augmente, flux sanguins au débit fracassant se frayant un passage dans des artères trop fines, la sueur qui perle sous la combinaison. Les staccato se font terriblement pressant, les superpositions sont sur mach 2 ou 3, et le pouls organique de la basse remonte le long des intestins.

Quand les réacteurs s’allument, l’adrénaline s’infiltre dans chaque rouage du corps. Seuls les Regards purs des spationautes restent vibrants du même éclat. La machine décolle, les cœurs battent à tout rompre, la carlingue tremble de partout, la peur assaille chaque occupant, des chutes en spirale de violons violoncelle surgissent, la tension est à son maximum, summum d’énergie à l’état pur…. Puis l’attraction terrestre cesse, il n’y plus de heurts, et l’équipage approche Proxima Centaury.

Apaisement.

Phase d’accalmie, admiration ébahie de ces Nouveaux mondes maintes fois rêvés, jamais effleurés. C’est presque chose faite désormais. Nouvelles secousses, nouvelle accélération sanguine, nouvelles craintes d’un désastre imminent qui annihilerait toute joie, tout espoir nouveau. Mais l’atterrissage se fait en douceur et la première sortie voit les pas des vaillants explorateurs fouler un sol rappelant l’Espagne, ou le Mexique, et ce frère oublié sur Terre, Hermano Tony, dont le souvenir hante les membres de la mission. Légère mélancolie, malgré le caractère époustouflant de ce décor inédit. Les paysages défilent, rappellent les pays quittés il y a si longtemps et si peu de temps. On repense aux paysages romantiques du Liban. Nous appellerons cette région My romantic Lebanon dit l’un des conquérants pacifiques de ce nouveau monde. Les autres acquiescent.

Quelques désaccords.

Mais comme dans toute musique bien huilée, comme de la conquête, au sens large du terme, d’un nouveau territoire a priori exempt de dangers, surgit parfois l’inconnu. Une partie rappelant un Zappa au sommet de son art sur Hot Rats, avec ce violon qui virevolte sans cesse, nous tourne la tête, nous renverse pour mieux empêcher notre chute. Les repères disparaissent, rattrapés sans cesse par un groove hypnotique. Il y a un éveil des sens permanent, évitant justement que les explorateurs ne trébuchent sur un quelconque obstacle. La chose n’est pas aisée. Sur le qui-vive, l’équipe à beau observer et apprécier la variété des paysages, il subsiste toujours cette crainte de ne pas être le bienvenu dans ce nouvel univers.

Une tension, plus ou moins prononcée accueille chaque titre, entrecoupée de moment de relâche, ou la vigilance se fait moindre et laisse place à la contemplation, purement et simplement extatique. Les tempos ralentissent, les motifs se tissent, dévoilent des couleurs évolutives, caméléon s’adaptant à ce que les yeux découvrent. Un léger spleen, celui du souvenir de ce qu’on a pu laisser derrière nous accompagne chaque nouvel horizon. Il y a aussi ce sentiment de joie, presque de félicité qui accompagne chaque nouvelle foulée, celui de découvrir une beauté jusqu’alors inaccessible. Réaliser sa proximité prouve que rien n’a été vain, bien au contraire.

Jusqu’au bout de doigts.

Ce disque demande de nombreuses écoutes pour révéler sa force, sa douceur. Les sens et les émotions sont mis à l’épreuve. Parfois très cinématographique, parfois romancée, la musique de Samuel Strouk ne laisse jamais indifférent, ne laisse jamais non plus la routine s’installer. Au contraire, Nouveaux mondes éveille, attise, titille notre curiosité à chaque changement de rythme, à chaque nouveau motif. Les aspects classiques se trouvent souvent bousculés par des expérimentations (souvent viscérales) qui donnent corps à tous les fantasmes du musicien.

Ceux-ci sont de mettre dans une même musique un peu de tout ce qui aura forgé son identité de musicien. Les bases sont là, l’envie de bousculer les convenances aussi. Le travail d’explorateur sonore est ici porté à son paroxysme, déjoue les pronostics, nous maintient en haleine. Et surtout, nous y sentons un plaisir intense, celui de repousser les limites à chaque nouveau morceau. Ce disque ne lasse jamais. Au contraire de cela, chaque nouvelle écoute nous propose une lecture inédite du paysage esquissé par les instruments. Comme un éternel ravissement.

LE titre de Nouveaux mondes.

Chercher un titre en particulier dans ce disque se révèle aussi délicat que de trouver l’éternelle aiguille dans sa botte de foin. En vérité, les quatre premiers titres forment un tout qui pourrait ne former qu’un seul morceau. Des passages y sont de pures fulgurances mélodiques, rythmiques, qui remuent à l’intérieur. Mais, pour des raisons de groove, de « folie », le titre qui nous marque, à chaque nouvelle écoute, est My romantic Lebanon (même si, dans l’esprit, Lazimpat rag est sur la photo finish).

Dans ces deux morceaux, on aime le groove qui en émane, on aime l’inventivité des structures. Elles ressemblent à des assemblages plus ou moins aléatoires (ils ne le sont pas rassurez-vous) qui collent entre eux par la grâce d’une magie sans cesse renouvelée. La sauce prend, notamment car elle ne délivre pas ses saveurs instantanément. Il faut donc y revenir, souvent, pour que les premiers charmes, instantanés, du morceau trouve un réponse plus approfondie, plus criante de vérité. Car si des éléments font que le morceau accroche notre oreille avec une facilité déconcertante, les expérimentations désarçonnent. Elles méritent donc que nous découvrions leurs secrets, inédits à chaque nouvelle écoute. Et comme nous aimons être surpris, il ne pouvait s’agir que de ce morceau comme référence à l’album.

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