MARC TRILLARD, Fantaisie villageoise // au milieu de nulle part.

Fantaisie villageoise, nouveau roman de Marc Trillard (aux éditions Le mot et le reste).

Tout juste débarquée à Malabre, village du canton de Theylisse, Jeanne Ambarel, jeune médecin dépêchée par l’agence régionale de santé afin d’éradiquer ce territoire de la liste des déserts médicaux, entend bien créer sa place et s’intégrer à la population locale. Mais la Fantaisie Villageoise de Malabre, se manifestant de façon pour le moins spéciale, l’entraînera dans une sorte de quête de la vérité un peu particulière.

Ce roman de Marc Trillard est à mi-chemin entre la fable sociale (prenant pour décor une commune rurale isolée), la farce et le « thriller », médical ou pas. Pour nous, il évoque les romans de Kenneth Cook, 5 matins de trop ou de Douglas Kennedy, Cul-de-sac, se déroulant tous deux dans le bush australien et dont certaines similitudes se retrouvent dans ce roman aux nombreuses qualités.

Des ploucs sympathiques (ou pas).

Parmi ces similitudes, nous retrouvons l’étranger (l’étrangère en l’occurrence) qui se retrouve projeté dans un univers fermé dans lequel il n’est pas le bienvenu (ou pas pour les bonnes raisons). Jeanne Ambarel, jeune médecin qui prend ici son premier poste, remplace feu le médecin du village, décédé deux ans auparavant. La rencontre avec le maire de Malabre et ses conseillers municipaux donne le ton : l’intégration de la doctoresse sera plus que délicate.

En prenant connaissance des dossiers de son prédécesseur, elle constate un nombre incroyablement peu élevé de malades sérieux dans ce village coupé du reste du monde (autre similitude avec les deux romans cités plus haut). Et quand nous disons coupé du monde, nous n’exagérons rien. En effet, Marc Trillard, de façon très subtile, autant par son vocabulaire et ses tournures de phrases que par les images qu’il fait naître dans notre imaginaire réussit à rendre ce village comme hors du temps.

Nous avons en effet quasiment l’impression que l’histoire se déroule fin 1800 début 1900 alors qu’elle a lieu de nos jours. Cette entourloupe nous place, lecteurs, dans une espèce de paradoxe temporel jouissif, quoique légèrement déstabilisant (mais on adore ça, être déstabilisé).

Choc des cultures.

Bref, en constatant, par recoupements statistiques, que des dossiers manquent, la nouvelle venue cherche des explications quant à ses disparitions. Elle se heurte, pour tenter de les retrouver, à une certaine hostilité des pouvoirs en place. Elle va mener l’enquête qui la conduira sur une saisissante révélation, un secret bien gardé par les habitants de Malabre.

Fantaisie villageoise est un roman absolument stupéfiant. Nous utilisons à dessein ce terme car il fait naître en nous plusieurs constatations/remarques. La première étant la suivante : mais est-ce qu’une telle histoire n’est que le fruit de l’imagination d’un auteur inspiré ou est-elle plus ou moins fondée sur des éléments concrets, réels.

La base du roman repose sur une réalité tangible, celle des déserts médicaux et/ou administratifs dans des villages ou cantons très peu peuplés de l’hexagone. Ceux-ci, laissés l’abandon par les pouvoirs publics, se débrouillent comme ils peuvent, comptant principalement sur la solidarité des habitants qui y vive, faute de mieux, en quasi autarcie.

La seconde naît de la première : mais qui peut y changer quelque chose ?

Une légère touche d’humour grinçant.

Dans le cas présent, Marc Trillard décrit une (triste) réalité mais en y insufflant un je-ne-sais-quoi d’humour (pince-sans-rire, presque ironique). Les habitants, des paysans, des « ploucs » plus vrais que nature, se trouvent mis en décalage par le personnage principal. Celle-ci apporte la seule dose de modernité dans ce village replié sur lui-même. Le contraste est flagrant, joue sur la peur de l’autre, sur la méfiance (pour ne pas dire la défiance) des uns envers l’autre.

Le décalage ne fait que s’accentuer au fil des pages que nous tournons jusqu’à la révélation finale, qui nous terrasse. Le choix des mots, de leur emplacement dans la phrase, amplifie ce décalage modernité/archaïsme de deux visions du monde différentes. Pour autant, l’auteur ne se montre aucunement manichéiste ou condescendant. Si son point de vue est celui de la jeune médecin, aucun jugement de valeur n’est porté. Cette délicatesse sert le propos de façon juste et équilibrée (la facilité de forcer le trait des uns et des autres aurait pu rendre le roman indigeste ou de très mauvais goût, écueil qu’il évite avec talent)

Fin, drôle (a posteriori) et interrogeant le monde.

Au final, ce Fantaisie villageoise s’avère être un roman très intéressant. De par ses qualités littéraires et son rythme, mais également par le regard qu’il porte sur le monde. Car en creux, c’est bien de cela qu’il s’agit. Il interroge sur le pouvoir administratif de l’état, sur le fait qu’il laisse à l’abandon certains territoires ruraux. Il questionne sur l’exode vers les grandes villes, sur les questions de résistances/résiliences, mais également sur la tolérance dans une certaine globalité.

Sans tirer sur de grosses ficelles, procédé qu’il eut été facile de mettre en place, Marc Trillard nous offre un roman subtil et intelligent, qui dit les choses sans les nommer (donc ne nous prend pas pour des imbéciles), en portant un regard empli d’amour pour ses personnages et, au-delà, pour ses « déserts » français chargés d’une histoire forte, profondément ancrée dans le sol par des racines séculaires. En bref, un roman d’amour (en quelque sorte).

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