[ RECUEIL DE NOUVELLES ] LAURE ANDERS, Animale

laure anders animale buchet chastelLaure Anders, Animale, recueil de nouvelles paru chez Buchet Chastel

Nous avons parlé du recueil de nouvelles Animale de Laure Anders dans l’émission B.O.L (Bande Originale de Livres) sur Radio Activ’. Nous vous publions ce que nous avons dit, légèrement modifié cependant (passage à l’écrit oblige), et vous mettons le lien vers le podcast ICI.

L’émission

Aujourd’hui, nous vous parlons d’un recueil que nous avons pu lire il y a quelques années, mais qui a laissé une marque profonde dans nos souvenirs. Il s’agit du recueil Animale de Laure Anders, paru chez Buchet Chastel. Ce recueil porte merveilleusement bien son titre, Animale, car l’écriture de cette autrice est racée, féline, carnassière, méfiante, feulante, sensuelle, captivante. Mais qui est-elle, cette autrice ?

Après une petite recherche, voici ce que nous pouvons vous dire d’elle. Sur la quatrième de couverture d’Animale, il est écrit que Laure Anders vit à Saint-Malo, mais nos recherches rendent encore le mystère plus dense quant à cette autrice puisqu’il est écrit qu’elle vit en Bretagne, entre mer et forêt. Donc, c’est une de nos voisines. Nous découvrons sa bibliographie, et ses autres talents (arts plastiques notamment). Sur la quatrième de couv du recueil il est écrit qu’Animale est son premier livre, mais cela est erroné. Comme un prédateur désirant capturer sa proie, Laure Anders est méfiante, brouille les pistes pour ne pas être repérée. Nous disons cela en rigolant parce que la lumière est rapidement faite. En effet, elle avait déjà écrit d’autres livres, sous pseudonyme, et principalement tournés vers la littérature jeunesse.

Paru en 2015

C’est en 2015 qu’elle écrit le recueil qui nous intéresse ici, et comme nous vous le disions, il a laissé une empreinte vive dans notre mémoire, une empreinte qui ne disparaîtra peut-être jamais. La première marque qu’elle a laissée, cette lecture, se symbolise dans le fait que nous vous en parlons aujourd’hui, 4 ans après sa publication. Nous cherchions un penchant féminin à d’autres auteurs de nouvelles, en particulier Philippe Azar, c’est-à-dire une autrice qui a du chien, du mordant, qui va au bout de son thème en n’essayant pas de bifurquer avant la fin de la dernière nouvelle.

Laure Anders s’est imposée naturellement tant ses qualités d’écriture nous avait, à l’époque pris aux tripes, littéralement. Cet effet, trop peu d’auteurs et d’autrices arrivent à le produire d’un bout à l’autre de leur recueil. Si une nouvelle isolée de ce “tout” fait de l’effet, de celui qui, déjà, nous amène à nous interroger sur la nature de l’homme, le recueil, lui, dégage une force et une aura d’une autre dimension.

Dans ces nouvelles, Laura Anders distille un poison insidieux, comme un fluide visqueux de mal-être, qui s’apparente à une quête d’identité, donc de recherche de soi-même. Cette quête est mêlée à la solitude souvent sordide de ses narrateurs, mais aussi à une forme de désespoir sans fond. Tout part d’un postulat très simple, banal , inscrit dans le quotidien des narrateurs avant que l’intrigue nous plonge dans les entrailles de celui-ci. Il peut aussi bien s’agir d’un homme, d’une femme, de n’importe quel âge, mais tout reste crédible, finement mis en scène par l’autrice. Il est parfois question de relations filiales, de cette difficulté à communiquer, à pardonner aussi. Il y a très peu de dialogues dans Animale, tout est intériorisé, les sentiments étant pourtant vifs, inflammables, déjà embrasés ou bien sur le point de s’enflammer violemment, comme si le feu avait déjà fait son ouvrage avant d’apparaître et de tout dévaster.

Sensualité

Avec Animale, les 5 sens sont mis à contribution, renforcé par notre imaginaire et notre interprétation des événements. Aucune nouvelle de ce recueil n’est à proprement parler cinématographique, aucun écran n’étant capable de retransmettre avec un tant soit peu de crédibilité ces tourments intérieurs. La puissance narrative de Laure Anders, cette évocation pourtant subjective du mal être (ou des mal-êtres) trouvent écho en nous, par nos blessures enfantines, adolescentes ou adultes, ce qu’aucun écran ne peut montrer de façon réaliste. La trame sensible qui lie l’ensemble de ces nouvelles les entrave les unes avec les autres, en décuplant leur force de façon magistrale.

Pour terminer sur ce que nous disions sur les sens, ils sont ici mis en action dans ces nouvelles très sensuelles, animales, laissant la part belle aux sensations charnelles plutôt qu’à celle de l’intellect, même si l’habileté de la plume de Laure Anders nous enivre. Nous sentons, outre cette désespérance ou l’espoir n’existe pas, ou par toutes petites touches, l’air ou l’atmosphère qui entoure chaque écrit. Dans la nouvelle se déroulant lors d’une soirée libertine par exemple, nous sentons l’odeur fauve de la sueur des corps en action. Le sol collant, gluant, semble scotcher nos pieds sur le carrelage, ou le lino. Nous voyons ce soumis, jusqu’au-boutiste dans sa globalité, nous entendons son cœur battre sous l’excitation.

De la même façon nous ressentons la panique des pintades dans ce poulailler attaqué par un renard, tout comme nous sentons la pierre qui s’abat sur sa gueule, que nous la soupesons. Nous sentons la chaleur quitter la bête quand elle meurt et nous gouttons presque ce sang qui a giclé sur notre visage. L’écriture de Laure Anders, précise, n’a pas besoin de beaucoup de mots pour toucher au cœur du sujet, quel qu’il soit. Nous sommes ses personnages, ses narrateurs, ses victimes aussi, consentantes.

Rare et précieuse

Il est écrit ceci, dans sa biographie : « Bien que les livres soient omniprésents dans sa vie, elle publie peu, par choix – par timidité aussi, parfois. » Nous avons tendance à penser que trop écrire ne rend pas justice à l’auteur ou à l’autrice. Qu’il faut qu’ils laissent mûrir leurs sujets et qu’ils le cueillent à maturité, comme on cueille un fruit. Depuis Animale, Laure Anders n’a publié que Cent lignes à un amant, court récit poétique parut en 2018 aux éditions de la boucherie littéraire. La rareté rend les choses précieuses, nul doute que Laure Anders fait partie, à juste titre, des autrices précieuses qui ne quitteront jamais notre bibliothèque.

Retrouvez également la chronique que nous avions publié sur Burn Your LIfe, il y a un certain temps.

Animale, c’est un recueil de nouvelles et c’est écrit par Laure Anders, une malouine, publiée aux éditions Buchet.Chastel. Animale, c’est le fil rouge, ou sombre et noir comme les tourments de l’âme, qui lie entre eux ces dix-neuf textes. Animale, c’est le mot qui caractérise parfaitement cette auteure, à découvrir absolument.

Se sentir animal, c’est ressentir la peur, la crainte. C’est aussi devoir se battre au quotidien pour manger, pour assurer sa survie, pour continuer à avancer malgré toutes les embûches qui se dressent sur notre chemin. Tout animal qui se respecte doit sortir les griffes, sortir les crocs, donner des coups de tête ou des coups de sabot. L’instinct, voici ce qui saute aux yeux durant ces nouvelles, quelque soit le postulat de départ.

Instinct de survie, instinct de désirs également.
Viscérale est l’écriture de Laure Anders.

C’est l’expression malsaine de ce que renferment nos entrailles, c’est le sixième sens de l’écrivain qui a conscience d’être bien plus que ce que l’on attend de lui. Écrire, c’est avoir conscience que nous sommes réellement bien plus fort que la fange de l’existence qui ne cesse de clouer nos ailes sur les portes de nos rêves, lesquelles se referment à chaque fois qu’ils semblent accessibles. L’écriture comme un feulement, sensuelle, où les muscles roulent sous la peau, féline, captivante et pourtant, sous des atours attrayants, terriblement cruelle, sans fard face à la réalité qu’elle souhaite retranscrire.

Animale car elle ignore le pourquoi de l’existence, parce qu’elle s’en fout également. Elle est là, la vie, il faut bien faire avec. Alors l’écriture marque son territoire en pissant sur les « quand dira-t-on ». Oppressante, elle guette les proies que sont nos yeux et nos sentiments. Elle nous parle même si nous ne savons pas, plus, à quelle strate de nos propres souvenirs elle s’adresse.

Animale

Animale parce que prenante, poignante, elle nous couve en son nid de poésie aride, âpre. Elle bouleverse nos émotions, nous donne envie de fuir devant les prédateurs que sont le chasseur et le cerveau, qui n’ont de cesse de nous traquer, de surgir à chaque fois que nous trébuchons dans une faille. Elle nous caresse aussi les intestins, les malaxe, les tord, les digère, et nous, bêtes comme les chiens que nous sommes, nous y revenons en remuant la queue.

Animale, elle ne flatte pourtant pas nos plus bas instinct. C’est plus probablement une forme d’exutoire pour son auteure. C’est également le notre car le dégoût de nos vies s’unit avec le grandiose de chaque jour qui passe. Si dans la lecture nous apprenons à nous connaître, à réfléchir, en écrivant nous libérons la pensée d’autrui. En ce sens, ces nouvelles sont une parfaite réussite, elles chamboulent, retournent, amènent à penser autrement.

Animale car, finalement, nous ne sommes que cela, des mammifères, des primates avec une conscience, la conscience du beau et du caractère éphémère de la vie. Conscience que si hier était merdique, demain le sera tout autant, ou pas…

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