[RÉCIT POÉTIQUE] GWENAËLLE ABOLIVIER, Tu m’avais dit Ouessant

Gwenaëlle Abolivier, Tu m’avais dit Ouessant (Éditions Le mot et le reste).

Tu m’avais dit Ouessant est un récit aux envolées poétiques et métaphysiques de Gwenaëlle Abolivier. Cette autrice et journaliste (elle est une voix de France Inter) a passé plusieurs semaines sur cette île emblématique, pour ne pas dire mythique, au large du Finistère. Là où finit la Terre commence la découverte de soi et celle des autres…

Un récit superbe de Gwenaëlle Abolivier.

Ouessant, île du bout de la Terre, nourrit bien des fantasmes. L’imaginaire qu’elle abreuve se compose de mort, de tempêtes, de naufrages, de légendes. En passant plusieurs semaines sur place, Gwenaëlle Abolivier, pourtant rompue aux exercices extrêmes, sera confrontée au vent, à la mer, aux îliennes et aux îliens, au passé, à elle-même surtout.

Elle relate cette aventure dans Tu m’avais dit Ouessant. Mais loin de se contenter d’un récit de voyage, elle nous offre une plongée dans un autre monde, chargé d’une poésie au sel de mer. Il ne s’agit pas, dans ce livre, d’une description d’un lieu, des personnes qui y habitent, mais d’une véritable incursion dans la psyché d’une île et dans celle de cette autrice à la plume magistrale.

Une écriture somptueuse.

L’un des faits marquants de ce livre réside dans la patte de Gwenaëlle Abolivier. Son écriture est racée, ne tourne pas en rond tout au long de ces 184 pages. Combien même toute île possède des frontières, l’écriture de cette femme ne se laisse enfermer par aucune règle. Elle mêle habilement le témoignage (celui des lieux et de ses habitants) et la poésie, ainsi que ses pensées intimes (et celles qui s’inscrivent dans une pensée universelle).

Bien qu’une île donne parfois le sentiment d’enfermement, la plume de Gwenaëlle Abolivier, elle, produit exactement l’effet inverse. Là où nous aurions pu voir une succession d’événements similaires, de lieux identiques (mais qui connaît la Bretagne sait qu’une côte révèle toujours des surprises, même à 100 mètres d’intervalle), mais il n’en est rien. Avec ses mots, elle rend l’île d’Ouessant vaste comme les océans et son ciel grand comme l’univers.

Une poésie féerique.

Ses incursions poétiques nourrissent également notre imaginaire, d’une façon très sensuelle et sensitive. Mais si Gwenaëlle Abolivier ne mettait pas tant d’elle-même dans ce carnet de voyage (relativement) immobile, nous ne pourrions pas forcément y adhérer. Mais voilà, elle raconte sa vie dans le sémaphore, sa visite du phare de Créac’h, les relations intimes (et Dieu sait qu’en Bretagne elle se gagne, cette intimité) avec les habitants du lieu, et surtout place tout cela dans un contexte métaphysique jamais abstrait, et cela nous touche en plein cœur.

Toutes ses bribes d’histoires qu’elle nous conte, tous ses fragments de naufrage retranscrit, toutes ces parcelles de visage qu’elle esquisse nous font réagir. Bretons nous-mêmes, nous comprenons ce qu’elle évoque, en creux, en plein, en volutes, mais nous savons que tout étranger qui soit est à même de s’identifier dans ces propos jamais sectaires ou identitaires.

Égalité face aux embruns.

Ce livre se déguste lentement, comme pour mieux s’en imprégner. Il faut comprendre que cette île, comme d’autres à travers le monde, possède une âme à part, un orgueil aussi. La pudeur y est de mise mais le caractère éminemment humain de ce qu’elle renferme ne peut laisser personne insensible. Face à la mer, au vent, à la voûte céleste, c’est finalement face à elle-même que s’est retrouvée Gwenaëlle Abolivier. Et par la lecture de son récit, c’est un peu comme si elle nous laissait une part de cet héritage acquis sur cette terre au bout de la Terre.

gwenaëlle abolivier tu m'avais dit ouessantExtrait (chapitre VIII, p.66)

La nuit à Ouessant est si noire, même si animée par ces grands bras de lumière, qu’il me faut prendre le temps de l’apprivoiser. Dans la chambre de veille, c’est comme si tout l’univers dans sa dimension la plus charnelle entrait et me coupait de ma vie ailleurs. L’obscurité dévore et engloutit. Quand, au point du jour, s’évanouissent les rayons du phare, le soleil prend le relais. Il éclaire les nuages sur l’horizon et le visage de l’île réapparaît lumineux, ses reliefs teintés de rose. On sort des ténèbres à une vitesse déconcertante.
Face à la mer tout ressurgit
on se libère comme on débride des chevaux fous
C’est ma boussole intérieure qui cherche à se stabiliser
L’île est balayée par tant de faisceaux
de musique de tempos
combien de phares
combien de balises
et de nouveaux repères me bouleversent et créent cette sensation de dérèglement

 

Un autre livre aux prises avec une nature implacable, Terres Fauves de Patrice Gain

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