DIMITRI ROUCHON-BORIE, Le démon de la colline aux loups.

le demon de la colline aux loups dimitri rouchon-borie1er roman paru chez Le tripode.

Il y a des livres qui vous impressionnent d’entrée de jeu, et Le démon de la colline aux loups de Dimitri Rouchon-Borie en fait indéniablement partie. Ce premier roman, sélectionné parmi les quatre finalistes pour le Goncourt du premier roman est une œuvre d’une force peu commune. Que ce soit dans son fond ou sa forme, il nous heurte de plein fouet, fait vaciller non pas nos certitudes mais, peut-être, une dernière part de naïveté qui restait accrochée quelque part dans notre cervelle. Il est extrêmement compliqué de sortir indemne d’une telle lecture, dur aussi de se dire que nous allons devoir écrire quelques mots pour en relater au maximum l’essence.

Avant de nous lancer, revenons quelques instants sur l’auteur de ce roman perturbant, se situant au croisement entre En ce lieu enchanté de Rene Denfeld ou le Cellules de David Fonseca. Dimitri Rouchon-Borie est journaliste, spécialisé dans les chroniques judiciaires. Son travail consiste, entre autres choses, à assister aux procès couvrant certains faits divers et de les relater pour un journal. Sans parler de légitimité, nous dirons simplement que son expérience professionnelle a forcément eu un impact sur une partie de sa personnalité.

Ainsi, nous ressentons à la lecture du roman une cohérence absolument inébranlable dans les schémas sociaux et judiciaires d’une sordide affaire, mais en plus nous le découvrons du point de vue du narrateur. Ce choix place donc l’auteur au cœur de ce qu’il a pu voir et entendre lors de procès. En se plaçant dans la tête de son narrateur, il nuance ce que d’aucuns jugeraient par avance tout noir.

Le démon.

Nous sommes plongés dans la tête de Duke, un jeune homme dont nous ne connaissons pas l’âge, emprisonné pour une longue peine, peut-être même condamné à mort. Il rédige son histoire à la manière d’un journal intime, pour expliquer ce qui s’est passé dans son existence et l’ayant conduit à se retrouver derrière les barreaux. Mais surtout, il écrit comme pour sauver son âme, littéralement.

Enfant d’une fratrie au nombre d’enfant difficilement quantifiables (a priori deux ont quitté la maison, en restent quatre, Duke compris), il vit l’enfer avec ses frères et sœurs. Ils vivent dans une pièce close, dorment à même le sol, pissent dans un coin de la pièce, savent à peine parler (ils s’expriment par des grognements, des coups de tête et, comme des bébés chats, par la chaleur produite par leurs corps entremêlés pour ne pas avoir froid). Alors qu’il commence, adulte, son récit, il remonte à ses premiers souvenirs, ceux où la porte s’ouvre sur une mère odieuse, qu’on imagine obèse, qui bat quiconque s’approche. Le père ne vaut guère mieux. Alors Duke, et sa fratrie, restent dans leur coin, entre eux, pour ne pas souffrir.

Il se remémore ses premières sorties, dans le jardin. La beauté du monde l’envahi, sans doute en réponse à la laideur de son existence. Ils sont, ces enfants, tous déscolarisés. Mais un jour, par le biais d’une assistante sociale, Duke est envoyé à l’école. Il y subit, c’est compréhensible vu son état « arriéré », des brimades, des coups, rétorques. Un système se met en place, celui d’une machine qui va l’extraire de sa famille, ce qui est vital puisque Duke se fait violer par son père, pendant que la mère filme les actes. Après ceux-ci, père et fils regardent la vidéo. Horreur. Suite à une infection, qu’il aura pris soin de ne surtout pas soigner, Duke et ses frères et sœurs sont enlevés à leurs parents. Ils ne le reverront plus qu’au moment du procès.

Des questions.

Nous n’irons pas plus loin dans notre description de l’histoire pour ne pas vous gâcher la « surprise ». Il est néanmoins important de revenir sur le terme « arriéré ». Duke, du fait de sa non scolarisation, est en retard sur ses apprentissages de la lecture, écriture (il n’a jamais vu un stylo ou un crayon de couleur, il ne sert même pas à quoi cela sert) et de la parole. Il est pris pour un idiot par les autres enfants, tandis que les adultes, bienveillants, que sont les instituteurs, médecins ou gendarmes, comprennent l’horreur qui est la sienne.

Pourtant, ce retard n’est que de façade. Duke en effet est particulièrement lucide sur son sort. Il se déclare comme mort depuis longtemps mais obligé de « survivre ». Donc il est lucide, nous pouvons même dire qu’il est intelligent, de cette intelligence animale qui mêle instinct et acquisitions dues à l’expérience. Mais nous sentons un esprit aiguisé, affûté, un potentiel d’être humain gâché. Peut-être pouvons-nous nous poser une première question : est-il justement intelligent, peut-être plus que la moyenne, à cause de ce qui lui est arrivé, de cette intelligence de celui qui a vécu et sait faire la part des choses ? La réponse n’est pas claire, et c’est tant mieux. Il doit s’agir d’un mélange des deux, même si, ce croyant possédé par Le Démon de la colline aux loups, Duke se décharge en partie de ces actes.

Colère, injustice.

Ces actes sont fruits de la colère, de celle de n’avoir jamais eu de vie. Presque littéralement. Toujours, il aura connu la colère, il l’exprime d’une façon bien à lui. Ce qu’il a vécu, ce que ses frères et sœurs ont vécus (hormis « La Boule », son petit frère dont il ignore le prénom, trop jeune pour se rendre compte), sont des poids dont il ne pourra jamais se défaire, des charniers qu’il transporte où qu’il aille.Un détail a retenu notre attention : il doit dire ce qui s’est passé, mais, du fait de son retard, le dialogue reste incomplet avec la police, ou la gendarmerie. Comme il le dit, il n’a pas « le parlement » pour dire ce qui le hante.

Cela nous pose donc une question à laquelle nous n’avions jamais pris garde : dans de tels cas, comment font les spécialistes, y compris les psychiatres ou psychologues, pour amener ce type de patient à se relever, sinon à se reconstruire ? Tristement, horriblement fascinant. Cela l’est d’autant plus que Dimitri Rouchon-Borie nous parle de cela avec une langue qui déjoue les règles grammaticales élémentaires, ce qui donne une force encore plus véridique au récit de Duke.

L’écriture.

Pour rendre justice à Duke, il fallait que ce soit Duke qui s’exprime lui-même, avec ses capacités. Il a appris à lire, à écrire, mais nous voyons qu’il y a tout de même des lacunes. Les phrases manquent de ponctuation, de point, tout est dit à toute vitesse, comme si Duke nous parlait sous le coup d’une émotion, enchainant les paroles à son souffle, son souffle à ses idées. Ça va vite, très vite, ça ne se repose jamais, c’est tendu, ardent, viscéralement expressif, avec des mots de vocabulaire parfois approximatifs ce qui nous rend le narrateur encore plus réel (et qui donne du coup au roman une force incroyable de justesse).

Cette écriture use celui qui lit, comme elle use Duke qui se vide de ses péchés, de ses secrets, pour véritablement recouvrer son âme. Il y croit, il veut récupérer ce qu’il peut, ne pas se retrouver au purgatoire, mais peut-être dans un lieu qui,pour une fois, lui sera bénéfique, protecteur. Son intelligence fait qu’il livre tout, avec une honnêteté désarmante. Celle-ci nous trouble à plus d’un titre.

Qui sommes-nous ?

Nous comprenons ce qu’a pu traverser Duke. Du moins, si nous nous plongeons dans les épisodes les plus douloureux de notre enfance, que nous en extrayons l’essence, alors nous comprenons ce qu’il a vécu. Ou du moins une infime partie. Nous comprenons les actes qu’il a commis. Ils sont répréhensibles, oui, mais livré à ses démons (et non au démon de la colline aux loups), il a basculé, sous la colère, sous la peur, sous un mélange détonant d’actes traumatisants passés et présents. Et, peut-être, voulons-nous lui pardonner.

Peut-être voulons-nous également l’aimer, lui dire que ce n’est pas sa faute. Son humanité brisée nous émeut, nous place face à nous-mêmes aussi. Avec sa plume, Dimitri Rouchon-Borie parvient à détruire toute pensée manichéenne. Rien n’est blanc, ou noir, tout est nuancé, contrasté, à remettre dans la balance d’une justice de l’humain et non d’institutions. Pour autant, nous voyons aussi que celles-ci, avec les moyens qui sont les leurs, tentent de faire ce qui leur est possible pour permettre à cet enfant de continuer à vivre « le mieux possible ».

Ce premier roman nous laisse donc sans souffle, épuisé, plein de questions. Il n’a pas remporté le Goncourt du premier roman. Le méritait-il ? Sans doute comme les quatre autres finalistes. Une chose est sure : Le démon de la colline aux loups est un Grand Roman.

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