DAVID LAURENÇON Conversation avec un éditeur, deuxième partie

David Laurençon est directeur des Éditions Sans crispation et est également, depuis peu, éditeur chez Conspiration éditions pour sa collection « Littérature contemporaine ». Il organise le 09 mars, à 20h, une séance Live avec le comédien Damien Paisant, au Dauphin. Y seront lu des passages du roman de Philippe Sarr, Les chairs Utopiques. C’est pour nous l’occasion de lui proposer une interview pour revenir en détail sur ce qu’est un éditeur, en quoi consiste son travail et quelles sont les difficultés qu’il rencontre au quotidien. Voici la suite de notre entretien (retrouvez la première partie ICI si vous désirez faire le lien).

david-laurençon-editeur-conversation-live-dauphin-litzicTu as intégré depuis peu la structure « Conspiration éditions », dirigée par Théodore Lillo. Pourquoi avoir fait ce choix de travailler pour une autre maison d’édition ? Quels en sont les avantages/inconvénients ?

Il n’y a pas d’inconvénient. Je suis heureux de rejoindre cette maison jeune, pleine de projets, qui part sur des bases solides avec un directeur qui sait là où il veut aller, avec un distributeur, un diffuseur. Mon travail sera différent de celui que j’ai chez Sans crispation, et tout cela me botte terriblement. Si un manuscrit m’emballe mais que quelque chose me chiffonne, je dois penser à ce que, peut-être, Lillo y verra la possibilité d’un bon bouquin. Je vais devoir lire et voir en double, pour ainsi dire.

Comment parviens-tu à faire le tri parmi tous les manuscrits que tu reçois ?

D’ailleurs, combien en reçois-tu par mois/semaines ?

Je ne reçois plus de manuscrits pour Sans crispation éditions. Enfin, quelques-uns, mais je les lis en pensant à une édition possible chez Conspiration, où il est encore difficile de quantifier la fréquence et le nombre de manuscrits reçus. Nous demandons des manuscrits, j’insiste, parce que l’on reçoit encore un peu de tout : des manuscrits en effet, mais aussi des « projets », des idées, des concepts…

Quelle est la ligne éditoriale de conspiration ? Quels sont les ouvrages qui retiendront ton attention dans cette nouvelle maison? Devras-tu également en gérer les aspects commerciaux ?

Non, je ne m’occuperai pas des aspects commerciaux, et c’est un grand soulagement… même si les relations et les contacts avec la presse, qui feront partie de mon boulot, sont évidemment importants, et qu’ils participent à plein au bon fonctionnement économique d’une maison. Les manuscrits qui me plairont vraiment, je suppose que ce sont les mêmes que ceux attendus chez Sans crispation. Mais il y a autre chose : nous pouvons publier tous les genres – poésie, théâtre, essais – Lillo ne souhaitant pas se cantonner aux romans et nouvelles ; tout type de textes d’auteurs contemporains – iconoclastes, est-il écrit quelque part dans la présentation de la maison mais ça, ça ne veut pas dire grand-chose, selon moi ; des œuvres qui nous apparaissent imparables, dans leur fond et dans leur forme. Je dis « nous », bien sûr, car si je suis le premier lecteur, c’est Lillo qui décidera in fine.

Quelles sont les difficultés rencontrées par un « petit » éditeur ?

Sans crispation a manqué d’argent, ce qui a parfois rendu les choses difficiles. Le manque d’argent empêche d’avoir des amis. Or, c’est bien d’avoir des amis. Pas tout le temps, mais parfois, c’est bien. Pour faire la fête, par exemple. Sortir un livre, c’est une fête, et c’est devoir monter le son à son volume maximum.

C’est un peu comme entrer dans un bar avec un billet de 5 en poche. Tu bois ton demi de bière et tu t’en vas ? Pour que l’on t’invite dans la danse, il faut susciter l’intérêt d’une façon ou d’une autre. Le talent littéraire de l’auteur ne suffit pas, bien sûr, et on peut dire que ce talent reste inutile, s’il n’est pas partagé. C’est comme un enfant mort-né. Ce qui est triste. Alors, ce sont des simagrées, des singeries, des clowneries à n’en plus finir, avec les libraires, sur les réseaux sociaux, avec la presse… Susciter la curiosité d’une façon honnête, sans montrer sa zézette aux nombreux vicelards que l’on peut croiser en chemin, voilà la difficulté. Dieu me regarde.

Au fait, un livre, ça coûte cher à fabriquer ?

Non, pas vraiment. Ou alors : tout est toujours trop cher. La question qui se pose ensuite, c’est de savoir si le prix du livre en librairie est, lui, cher ou pas cher. Tout ça ne veut pas dire grand-chose. Le libraire qui a lancé « Amuse-Bec », par exemple, m’a demandé comment je faisais pour m’en sortir – le bouquin coûte 12 euros – je lui ai répondu que ça allait. Que ça n’était pas folichon, mais que ça allait. En réalité, je n’avais toujours pas gagné le moindre centime, je commençais même à me demander si je n’allais pas en perdre, mais je voulais qu’il défende Amuse-bec pour sa qualité littéraire, uniquement pour sa qualité littéraire, pas pour des choses du genre : « achetez le livre pour soutenir les petits éditeurs indépendants qui font de la peine ». J’exècre cet argument. Que ce soit Girandon, Masud ou Sarr : je les ai publiés parce que j’estime qu’ils doivent être lus. J’ai une formation littéraire classique, je m’intéresse à la littérature, celle qui ouvre les grands espaces mentaux. Je ne m’intéresse pas vraiment à l’arithmétique.

Existe-t-il une concurrence féroce ou plutôt une sorte de fraternité entre éditeurs ?

Ni l’une, ni l’autre, je crois. Je me suis longtemps intéressé à ce que les autres éditeurs faisaient, et puis j’ai réalisé que tout le monde s’en foutait, alors j’ai laissé tombé parce que ça me prenait trop de temps et que ça ne menait strictement à rien. Mieux vaut oublier la concurrence.

Tu évoquais les termes de diffuseur et de distributeur. Peux-tu nous éclairer sur la différence qui existe entre ces deux termes, car elle nous paraît un peu nébuleuse ?

Grosso modo, le diffuseur est un commercial qui démarche les librairies et autres points de vente. Le distributeur… fait la distribution dans les points de vente. C’est tellement simple que, avant de rejoindre Conspiration Éditions et d’entrer dans le vif du sujet, je me disais qu’il devait y avoir un secret d’initiés incroyablement complexes mais non : le diffuseur diffuse l’info selon laquelle tel livre existe, le distributeur se charge de l’approvisionnement.

Que penses-tu du choix que font certains auteurs en ayant recours à l’auto-édition ? Cela dessert-il la profession ou au contraire lui permet peut-être de gagner en crédibilité ?

L’auto-édition, ça va. Ce qui est bizarre, ce sont les structures prestataires qui pondent des bouquins à tout-va. Ceci dit, si les auteurs sont contents, ça les regarde. La question de la crédibilité ramène à celle de la communication, de l’information, de l’illusion sociale. Rien à voir avec la littérature.

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