DAVID LE GOLVAN, Brutalisme, perdre le contrôle

brutalisme David Le GolvanNouveau roman aux éditions Sans crispation /(sortie le 15/10).

Brutalisme, c’est l’histoire de Rodolphe, architecte, père de famille. Lors de l’inauguration de son dernier projet sorti de terre, l’Ammonite, un immeuble social, il se fait prendre à partie par un homme qui l’agresse en lui crachant du sang au visage. Cet accident choque fortement Rodolphe qui, petit à petit va perdre pied avec la réalité et s’enfoncer dans la folie.

David Le Golvan nous décrit avec une précision glaçante comment un grain de sable vient perturber la vie d’un homme a priori sain de corps et d’esprit, allant jusqu’à détruire ses rêves et sa famille.

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Une narration originale.

Nous suivons donc la vie de cet architecte, de cette fameuse journée d’inauguration jusqu’à un final explosif, extrêmement dérangeant. Pour nous placer au plus près de son personnage, l’auteur utilise un outil bien particulier, celui d’un dictaphone auquel l’architecte s’adresse en permanence. Nous suivons ainsi le monologue de Rodolphe, commençons à voir s’effondrer tous les aspects raisonnables de sa pensée. Celle-ci s’étiole au fur et à mesure des pages que nous tournons, nous conduisant, comme cet homme, même si nous ne nous identifions pas à lui (enfin c’est moins simple qu’il n’y paraît), au plus près de la folie.

Le raisonnement pourtant paraît logique, de bout en bout. C’est d’ailleurs peut-être cela qui trouble le plus le lecteur. En effet, dans son délire, sa progression intellectuelle suit un cheminement qui, si sa base n’était pas si fragilisée, pourrait être sain. Il a été agressé. Pourquoi ? Qu’a-t-il mal fait ? Pourquoi ce logement neuf a-t-il créé une réaction de la part de ce qu’il pense être un des occupants de ce quartier populaire ? N’a-t-il pas été capable d’anticiper les désirs des habitants de l’immeuble ?

Petit à petit, la dérive guette. L’architecte se repli sur lui-même, ressent violemment la sensation d’être incapable de parler de ses états d’âme à sa femme. S’ensuit une rupture avec elle, avec ses enfants. L’escalade vers l’abandon déploie alors son caractère inexorable. Rodolphe se perd.

La peur.

Ce qui nous saisit, c’est cette impression que la folie peut s’emparer de nous pour une broutille. Ne négligeons toutefois pas la gravité de l’accident puisqu’il nous aurait aussi fortement questionné. Cependant peut-être pas au point de tout renier de notre vie, de ne pas détruire tout ce que nous avons bâti (famille, maison, vie professionnelle). Avec Brutalisme, David Le Golvan montre un fait qui est d’autant plus effrayant qu’il suffit parfois de peu pour nous conduire dans les souterrains de notre psyché.

Comme une barbe à papa qui grossit à mesure que l’on tourne le bâtonnet, l’écriture de David Le Golvan s’étoffe, devient gigantesque, nous prend au ventre, puis à la gorge, pour enfin nous paralyser complètement. Images que tout cela, néanmoins l’impression de passer sous un rouleau compresseur est bel et bien présente, notamment par le caractère inéluctable qui pend au nez de Rodolphe, ainsi que par la violence de ses actes (voir ce qu’il fait subir à sa maison nous pétrifie), de ses mots, de ses pensées.

Le langage utilisé par l’auteur est en ce sens une arme pour exprimer cette peur, ce malaise. En effet, il se modifie, passant d’un langage en rapport avec le « rang » social du personnage (donc plutôt soutenu), pour finir dans un langage de plus en plus familier, comme si même son éducation le quittait petit à petit. Ce qui doit correspondre d’une certaine façon à la réalité puisque toutes les fondations de cet homme se détériorent fatalement.

Terrasser la normalité.

Ainsi, nous glissons en même temps que le narrateur dans un monde paranoïaque, où le ressenti, l’impression, remplace les faits, où le monologue avec le dictaphone remplace le dialogue du couple. À petits pas, à chaque pierre de l’édifice posé, la solitude de Rodolphe s’installe, renforçant elle-même sa paranoïa, en ainsi de suite. Plus rien ne viendra entraver l’effondrement du personnage incapable de se ressaisir, et aucune porte de sortie ne lui sera proposée, si ce n’est cette main tendue de son épouse, bien impuissante à ramener à la réalité son homme.

Si l’on navigue à vue étant donné que les rapports au temps sont déformés (on ne sait pas en combien de temps exactement s’effectue cette mue incroyable), on pressent que celle-ci, à l’image d’une vie humaine, est terriblement rapide. Pour utiliser une analogie qui parlera à tout le monde, la folie de Rodolphe est une forme de cancer foudroyant, qui arrive sans prévenir et vous emporte en quelques semaines/mois.

Glaçant.

Au final, Brutalisme (le brutalisme étant à la fois un courant architectural et un courant littéraire) nous glace d’effroi. Avec une finesse d’écriture, autant qu’avec la force de sa narration, David Le Golvan impose un constat effarant, celui d’une solitude humaine, affective et surtout mentale, psychologique, qui conduisent un homme à sa perte.

Rodolphe se sent incompris et dans l’incapacité d’exprimer son mal-être. Il est persuadé que personne ne peut le comprendre, ce qui n’est pas totalement infondé en soi, sa folie a ceci de terrifiant qu’elle déroule cette logique jusqu’à sa conclusion. Le problème, c’est qu’à un moment, un élément sain et remplacé par un autre, malsain (l’image de la cellule cancéreuse est encore parlante). Résultat, la pensée du personnage se fonde sur cet équilibre précaire et ne peut que s’écrouler. David Le Golvan nous confiait n’être pas sorti indemne de l’écriture de ce roman. Nous le croyons sur parole car, en tant que lecteur, il nous a fortement ébranlé.

Jusqu’au boutiste, Brutalisme dérange, interroge sur l’être humain, ses fragilités, sa solitude, sur sa construction du moi, sur l’amour aussi, d’une certaine manière. Et surtout face à notre vulnérabilité face à l’incompréhensible et à ce qu’on ne maîtrise pas.

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