SERGE MUSCAT Notes sur l’accélération continue et ses limites (partie 1)

serge muscatNotes sur l’accélération continue et ses limites

Chacun s’accorde à le dire : tout va de plus en plus vite. Les changements de ces cinquante dernières années dépassent toutes les accélérations depuis l’aube de l’humanité. Aussi nous essayerons ici de voir quelques modalités de cette accélération de notre société tout en tentant d’en discerner les limites.

Dans notre monde actuel chacun rêve de vivre toujours plus de vies dans une seule et même vie. Quête illusoire étant donné notre limitation dans le temps. Le fait de vouloir vivre plusieurs vies est le moteur ou la conséquence de l’accélération grandissante.

Si nous prenons par exemple les voyages, chacun souhaite aller vers des destinations toujours plus lointaines en un temps toujours plus court. Nous cherchons dans tous les domaines à réduire le temps pour réaliser quelque chose. Notre vie devient une « vie-minute » où nous voudrions à chaque instant faire une nouvelle activité. Ainsi nous inventons des robots pour éviter les tâches qui se répètent indéfiniment. L’évolution de nos sociétés s’est faite par le refus progressif de la répétition. À commencer par les enfants qui ne veulent pas reproduire la profession des parents. Nous sommes en quête d’inconnu. Un esprit curieux passe du connu vers l’inconnu. C’est ce qui a motivé les grands explorateurs et les grandes découvertes scientifiques. Ce n’est pas tant l’esprit de compétition capitaliste, comme le pense Hartmut Rosa(1), que le désir de découverte qui pousse l’homme vers le progrès et vers toujours plus de vitesse. Cependant, découvrir toujours plus amène à multiplier les durées courtes afin de les agglomérer dans le contenant que sont les 24 heures. Ces courtes durées ne peuvent toutefois pas être réduites indéfiniment. Il y a une durée critique en dessous de laquelle il est bien difficile de descendre. Ainsi nous réduisons le temps de sommeil, le temps pour se préparer à manger jusqu’à fragmenter le temps en portions de plus en plus courtes. Toutefois notre vie repose sur les biorythmes de notre organisme et il est impossible de nous en soustraire. Nous devons donc nous plier à ces contraintes imposées par notre constitution humaine.

Compétition et vitesse

Tout dans notre société moderne est déterminé par la vitesse. Les ingénieurs fabriquent des machines toujours plus rapides, les sportifs se démarquent par leur rapidité, et le social tout entier repose sur la vitesse à laquelle chacun gravit les marches de la pyramide professionnelle. Dans cette course effrénée au plus rapide, les plus lents sont les perdants, c’est-à-dire les plus pauvres ou les exclus. La société capitaliste a décidé que ceux qui prennent leur temps doivent être mis au rebut en procédant à une « réadaptation » pour augmenter leur rapidité. Du reste, si nous regardons les modes de vie sur la planète, ce sont les populations qui ont une certaine lenteur qui sont les plus démunies. Les publicités véhiculent l’image d’une personne qui réussit comme étant rapide et dynamique.

Les prix des produits et des services étant calculés sur le temps passé pour leur réalisation, la vitesse des salariés devient donc un critère majeur pour leur employabilité. L’efficacité d’un travailleur, en plus du travail bien fait, devient synonyme de sa rapidité.

D’autre part, le progrès technique ne nous permet pas, en fait, d’avoir plus de temps libre, car si le temps de travail a sensiblement diminué, nous ne faisons que produire plus avec le même temps donné. Et depuis les débuts de la modernité s’opère ainsi une fuite en avant de la production, où les produits ont une durée d’utilisation de plus en plus courte. Le problème se pose alors de savoir si l’homme pourra continuer ainsi cette accélération durant les décennies à venir. Par le biais de la technique, l’homme avec son ingéniosité réussit à vivre en ne respectant plus les lois de la nature (par exemple il réussit à faire pousser des légumes hors des saisons grâce à des serres), et tend progressivement à remplacer l’écosystème naturel par un écosystème artificiel (par exemple en empêchant certains moustiques de se reproduire afin qu’ils ne transmettent pas de maladies). Toutes ces modifications de l’environnement font que les individus ont toujours plus de tâches à réaliser pour un temps qui reste inchangé.

On dit d’une personne qui ne respecte pas ce temps qu’elle travaille à « temps partiel »ou à « mi-temps ». Dans le meilleur des cas la personne est rétribuée « au résultat » en ayant une certaine souplesse pour gérer son emploi du temps. Nous voyons bien vite que la compétition sur le temps devient tyrannique. De plus, les différents groupes sociaux se différencient aussi dans la façon de gérer le temps. Un enseignant n’a par exemple pas la même façon de gérer son temps qu’un ouvrier d’usine ou qu’un garçon de café. Dans la fabrication des produits il y a une compétition internationale sur le temps. Le temps gagné par l’automatisation est aussitôt repris dans des loisirs qui n’ont rien d’une réelle détente. Ne rien faire est devenu suspect dans une société où l’agitation est la norme.

 

(1) : Cf. Hartmut Rosa, Aliénation et accélération, Paris, éd. La Découverte, 2012 pour la traduction française.

Ce texte est publié avec l’aimable autorisation de Serge Muscat.
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