LUNA BERETTA L’interview

Litzic : Quel est ton premier souvenir de lecture ?

LUNA BERETTA : Je me rappelle vaguement du livre d’école de ma grande soeur pour apprendre à lire, avec les illustrations d’une fille qui devait prendre le bus et la légende en-dessous. Très inintéressant !

L :Quel est ton premier « choc » littéraire ? Qu’a-t-il déclenché chez toi ?

LUNA BERETTA : Quand j’étais petite, on lisait des histoires d’Allan Poe à voix haute avec une copine et on flippait carrément. J’avais plein de Chair de poule (passer de Poe à RL Stine, c’est pas du tout élégant, je sais…), je pense que c’était très mauvais mais j’adorais ça tout autant que ça me terrorisait. J’avais même fait exprès d’oublier l’un d’entre eux à l’autre bout de la France sous le lit d’amis de mes grands-parents pour ne plus jamais en entendre parler – ce qui avait en fait échoué, puisqu’on me l’a ramené, et on m’a même offert la couverture des années plus tard pour mon anniversaire. Bref, je baignais plutôt là-dedans, mais je ne sais pas si on peut parler de « choc ». En revanche, j’avais choppé La philosophie dans le boudoir dans la chambre de ma mère, et pour le coup, ça m’avait bien remuée !

L: Penses-tu qu’un livre puisse changer notre vie ?

LUNA BERETTA : Oui. D’une part, je passe le plus clair de mon temps à lire ; si je ne lisais pas, j’aurais une vie très différente. Des bouquins m’ont toujours accompagnée, sont indissociables de ce que j’ai vécu. D’autre part, au-delà de l’activité de lire, – et je crois que ta question va plus dans ce sens –, plusieurs livres m’ont soutenue, revitalisée, bouleversée et fait varier mon rapport au réel, et à l’écriture. Je crois qu’un livre peut changer notre manière de ressentir, d’appréhender la réalité, la décrypter pour la rendre plus accessible, compréhensible, voire supportable. Aussi, en tant qu’écrivaine, certains livres m’interrogent et ont pu modifier la forme de mon écriture.

L : Quel est ton auteur préféré ?

LUNA BERETTA : Impossible de donner un unique nom… J’aime beaucoup d’auteur.e.s et chacun.e pas forcément pour les mêmes raisons. Ça dépend aussi des périodes ; je me suis tapée la totalité de Romain Gary quand j’étais ado et j’en garde un souvenir très fort et attendri (au point de faire des rêves érotiques avec lui), pourtant je ne l’ai pas relu depuis des années. Nietzche, Camus pareil, je ne les ai pas lus depuis un sacré bout de temps. Il y a des auteurs plus « dispachés » dans le temps, Selby par exemple, qui m’a vraiment marquée et que je continue à lire et découvrir, Easton Ellis aussi. Cioran. Beckett, aussi, a été un gros choc, toujours actuel. Il y a aussi les découvertes d’ado, comme Despentes et Houellebecq, très importantes. Et des plus tardives, Goodis par exemple, pas tellement moins fortes. Il y a aussi Simenon que je n’avais jamais lu jusqu’à récemment et en fait c’est énorme, ce qu’il arrive à faire avec aussi peu de choses. (Enfin pas les Maigret, ça je n’ai jamais lu) Et puis il y a des auteur.e.s qui te remettent des sacrés coups de fouet, comme Dustan et Bukowski, à garder toujours auprès de soi.

L : Quel est ton livre préféré ?

LUNA BERETTA : Pareil, impossible de te répondre de manière courte ! Un bouquin comme Salopes, de Dennis Cooper m’a retournée : niveau formel, c’est génial et hyper ingénieux. Ce serait bien long de faire une liste prétendue exhaustive. Il y a des bouquins « classiques » que tu gardes tout le temps dans un coin de ta tête, la lecture de Crime et châtiment a été une expérience incroyable ! Pareil pour Le rouge et le noir. (Bon je sais, c’est pas très original) Il y a ceux que tu n’oublies pas parce que la lecture a été très puissante, notamment King Kong Théorie de Despentes, Les racines du mal de Dantec, 2666 de Bolaño. Pour parler de choses moins connues, il s’est passé des choses importantes en lisant des bouquins comme La place du mort de Christophe Siébert, ou Lumpen de David Coulon, les deux m’ont entre-autres vachement motivée à me remettre à écrire.

De livres récents que j’ai lus cette année, j’ai énormément aimé Marylin Année zéro de Véronique Bergen, Le syndrome du varan de Justine Niogret, et la nouvelle de Raphaël Eymery Mary Geli. Ah, il y aurait tant à dire !

L : Quel auteur n’aimes tu pas et pourquoi ?

LUNA BERETTA : La réponse me vient bien moins spontanément… ! Je lis rarement des livres qui ne me plaisent vraiment pas. Même si j’en lis plein qui ne sont pas très fameux, que j’oublie en fait assez rapidement (depuis un an, je note tous les titres que je lis pour me les rappeler), ils ne me mettent pas hors de moi. Il y a tout un pan de la littérature actuelle qui ne m’intéresse pas, les romans que je dirais de bonne humeur, bonne composition et humaniste niais, qui ne correspondent ni à ce que j’attends de la littérature, ni à ma vision de la vie, ces espèces de pseudo trucs bien pensant gnangnan. C’est agaçant qu’il y en ait tant, surtout quand je vois tout ce qui se fait de formidable et qui est peu lu. Si, récemment j’ai essayé de lire Djian parce que plein de gens l’aiment ou le critiquent mais je n’en avais jamais lu aucun. Ainsi, je n’ai pas été très loin dans Zone érogène, qui m’est tombé des mains, non sans m’avoir passablement énervée, côté imitation grotesque de Bukowski hyper pompeux qui m’a bien fait grogner.

L : Le livre dont tu attendais beaucoup et qui t’a déçu ?

LUNA BERETTA : Bonne question… Il me semble que je n’ai pas cette approche. Je suis souvent déçue car des tas de quatrième de couverture me font rêver et finalement, le contenu n’est pas à la hauteur, mais je ne peux pas dire que j’attends « beaucoup » de tel ou tel livre. Un bouquin comme Lilith d’Alina Reyes, qui a tout pour me plaire dans les premières pages et traite de beaucoup de mes thèmes de prédilection, s’avère finalement très chiant. C’est dommage mais d’un autre côté, ça veut dire qu’il reste à écrire plein de choses meilleures.

L : Pourquoi le gore et la violence font-ils tant partie de ton univers ? Y trouves-tu un écho à notre monde actuel ?

LUNA BERETTA : J’y trouve un écho à notre monde actuel, oui, évidemment. De mon côté, je fais beaucoup de rêves gores, ai des pensées assez violentes, pas mal de crises d’angoisse, mais je m’en sors plutôt bien, je pense être assez équilibrée en définitive. C’est marrant, toutes les personnes que je connais qui écrivent des choses très violentes sont d’une gentillesse et d’un bon-sens incroyables. Je trouve bien sûr qu’on vit une époque violente et que la plupart des gens ont peu de moyens d’y répondre, c’est-à-dire qu’il est possible d’y répondre en la retournant contre soi-même ou contre d’autres, desquels ne vient justement forcément pas cette violence.

Les thèmes que j’aborde dans mes textes sont parmi ceux que je trouve problématiques : le rapport à l’autre, au corps, à la domination, à la mort. Comment peut-on répondre à ces injonctions, à l’intériorisation qu’on a fait des normes avec lesquelles on se sent en désaccord ou décalage, auxquelles on est soumis ? Comment se dégage-t-on d’une domination ? Comment peut-on répondre aux déterminismes – sociaux, genrés, naturels ? La violence est d’une part un des aboutissements logiques d’un individu, une manière de répondre et d’exister. D’autre part, elle est un point de départ dans bon nombre de situations. J’écris beaucoup sur le fait d’être une femme, et la violence est omniprésence ; je ne fais que parler de ce qui m’entoure. La violence est fascinante mais en parler est loin d’être malsain, bien au contraire.

Beaucoup de mes textes sont violents sans être gores, mais c’est pareil, le gore est une conséquence possible, logique. Par ailleurs, ce genre a une puissance cathartique et est juste en ce qu’il dit une vérité de la réalité et a une grande puissance de signification.

L : Un film culte ?

LUNA BERETTA : Il y a eu des films électrochocs, je me souviens la première fois que j’ai vuTueurs nés, j’étais complètement surexcitée ! Tu le finis et tu n’as qu’une envie : le revoir en boucle. Ça m’a fait ça aussi avec Twin Peaks, et j’aime énormément le reste de Lynch. J’aime aussi Cronenberg, tous les thèmes qu’il aborde et son esthétique, même s’il y a plusieurs de ses films que je trouve pas forcément réussis. Mais quand tu as réalisé Chromosome 3, tu as le luxe de pouvoir faire des choses moins bonnes. C’est encore une question pas facile, il y a beaucoup de films géniaux.

L : Tu publies beaucoup, t’impliques dans beaucoup de projets, notamment via des fanzines. Penses-tu que la littérature puisse s’y développer hors des sentiers traditionnels de l’édition, qu’il s’agisse d’auto-édition ou de partage libre via les réseau sociaux ?

LUNA BERETTA : Oui, la littérature se développe hors des sentiers traditionnels. J’édite actuellement deux fanzines : Violences qui paraît à peu-près tous les trois mois (sept numéros sont parus) et GoreZine (coédité avec Christophe Siébert), dont le numéro 2 paraîtra en décembre. J’ai lancé Violences parce que je voulais rassembler des personnes dont l’écriture m’importait et faire un objet cohérent mais composite, à mon idée. Il y a une sorte de noyau dur Violences, puisque des auteur.e.s et illustrateur.rice.s – Mathias Richard, Henri Clerc, Astrid Toulon, Christophe Siébert, François Fournet, Audrey Faury, Wood, Sébastien Gayraud… –, se retrouvent dans quasi tous les numéros, et c’est parti de là, je suis entourée de gens talentueux qui ne sont pas assez lus ! Alors c’est sûr que ce n’est pas Violences qui va les faire accéder aux feux suprêmes de la célébrité mais des personnes les découvrent et c’est toujours ça. C’est tellement simple de faire un fanzine, on ne va pas se priver. Évidemment, ce serait mieux que toutes ces personnes soient lues/vues par plus de personnes. Mais ça marche. Il y a plein de revues très belles et pertinentes, par exemple Banzaï, Le Bateau, LA VEILLE…, dont je suis vraiment ravie d’en faire partie, je découvre plein d’artistes. Et inversement, j’ai des retours aussi sur mes textes de personnes qui m’ont lue dans ces revues.

D’une part, le rôle d’un zine comme Violences est de former un objet à part entière qui veut défendre une certaine littérature et diffuser certain.e.s auteur.e.s choisi.e.s. Mais le fanzine, c’est aussi une forme intermédiaire pour que les textes vivent rapidement, circulent, même à petite échelle. Ça coûte pas cher à faire, ça se vend pas cher non plus. (Et là, c’est complètement différent de certaines autres revues) C’est le cas par exemple de la première version de Bazoocam, on a mixé le texte avec un autre recueil traitant de la porn-addiction parce qu’on faisait une lecture commune, c’était une manière de laisser une trace en attendant que chacun des livres sorte ailleurs de manière autonome. Pareil pour le zine qu’on a sorti avec le collectif Dans la bouche d’une fille, qui regroupe une partie des fragments qui ont été écrits, en attendant de finaliser le livre. C’est aussi parce que je fais pas mal de lectures et que mes fanzines se vendent essentiellement à ce moment-là, que j’ai sorti mon recueil de nouvelles, mais cet objet est j’espère temporaire, et sortira peut-être un jour sous une forme de bouquin.

L : As-tu déjà eu des refus de publications ? Si oui veux-tu nous en dire les raisons ?


LUNA BERETTA : Oui, ça m’est déjà arrivée en revue. En ce qui concerne les raisons, ce n’est pas tellement à moi qu’il faut demander, certaines revues ont accepté une nouvelle qu’une autre avait refusée et on ne connaît pas forcément les raisons. Comme je n’ai pas toujours très confiance en moi, ça a été parfois difficile mais je pense que c’est bien de s’en prendre, utile pour se détacher. Inversement, je déteste envoyer les mails de refus concernant ce que je n’ai pas pris dans Violences.

L : Tes projets ?

LUNA BERETTA : Un mois d’octobre bien chargé ! Je finalise le dernier numéro de Violences (le 8), qui sortira le 26 octobre à l’occasion du 4ème salon des Voix Mortes à Clermont-Ferrand que je coorganise, qui met en avant la littérature et les éditions indépendantes et on a fait pour cette édition une programmation particulièrement dense et riche !

On fera en même temps la promo de Dimension Violences, une anthologie du fanzine que j’ai codirigée avec Artikel Unbekannt, parue en septembre aux éditions Rivière Blanche.

Par ailleurs, on finalise aussi avec Astrid Toulon le montage du bouquin collectif Dans la bouche d’une fille, qui va se mettre en quête d’une maison d’édition. On va lancer le numéro de 2 de GoreZine avec Siébert le mois prochain. J’aimerais terminer mon roman avant fin 2018. Faire plus de musique et de photo. J’ai un clip sur le feu. Et d‘autres idées de fanzines. Y a de quoi faire.

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