FABRICE DÉCAMPS La surenchère

Que se passe-t-il quand vous passez toujours au second plan, toujours derrière ce frère à qui tout réussit ? Comment réagiriez-vous si, homme ou femme de bonne, très bonne famille, malgré vos qualités vous vous sentiez sans cesse dans l’ombre, à la traîne, insignifiant face à cet aîné lumineux dont la désinvolture (il semble ne même pas remarquer à quel point il a tout!) vous fait enrager ? Des qualités, vous en avez, vous le savez, mais lui, il possède aussi ce magnétisme qui fait que, tel le miel, les abeilles lui tournent autour.

C’est en gros la trame de La surenchère, de Fabrice Décamps (Éditions Inspire) qui relate la vie de Carlton Coleman qui rêve d’éclipser son frère jumeau, Peter, aux yeux de leurs parents. Alors, le jour du mariage de ce frère encombrant, Carlton joue la surenchère en arrivant au bras de Mathilda, une beauté à couper le souffle qu’il a épousé en secret. Cette fois, c’est sûr, il éclipsera son jumeau, le jour même qui est censé être le plus beau de sa vie. Mais le jeu en vaut-il la chandelle ?

Plusieurs thèmes sont explorés dans cette nouvelle grinçante. Tout d’abord celle de la rivalité fraternelle (et d’une façon plus globale sur l’ego) peut-être à sens unique (Fabrice Décamps nous en dit peu du point de vue du frère jumeau), qui pousse à des actes aux conséquences lourdes. Un autre thème est celui, comme le nom de la nouvelle le laisse penser, de la surenchère, de comment ramener la gloire sur soi, de quel prix à payer pour y arriver. Enfin, un troisième thème se glisse, en sourdine, celui des nouvelles technologies, notamment celui de l’intelligence artificielle. Exploré de façon très légère, ce thème pourtant nous force à une féroce réflexion sur le chemin que nous empruntons aujourd’hui à ce propos.

Le narrateur de cette nouvelle pourrait être un Stéphane Bern qui nous raconterait les frasques de Carlton Coleman comme s’il était une tête couronnée, en y incorporant une dose de ragots et une dose d’humour que nous ne connaissons pas chez ce célèbre amateur de familles royales. La plume de l’auteur est incisive, mordante, possédant un je-ne-sais quoi de détaché qui le rend presque spectateur de ses personnages (ce qui appuie leur caractère propre), pointe les errances d’un homme se sentant sans cesse diminué dans son estime de soi, à juste ou mauvais escient, c’est à nous de décider.

En nous amenant à tirer nos propres constats et conclusions, Fabrice nous rend acteur de son conte cruel, à la morale acerbe. Il nous pose aussi la question de savoir où se situent les limites à ne pas dépasser, soit dans notre propre dévaluation, soit dans cette concurrence d’apparence idiote. Après avoir lu cette nouvelle, nous nous surprenons à nous interroger sur notre réaction face à un tel désamour de soi, face à de tels actes et enfin face aux révélations finales.

Parce que le pied-de-nez se trouve bien sûr dans les dernières lignes. Habilement menée, l’intrigue nous rend amers sur certaines évolutions de notre société, que la technologie galopante promet, en creux, de résoudre, quitte à éteindre le peu d’humanité qu’il reste à certain. L’immersion est totale, le plaisir de lecture jouissif car la spontanéité de l’auteur nous capte dès les premières lignes, pour ne nous lâcher qu’à la toute fin.

Et figurez-vous que nous en redemandons !

(NDLR : cette nouvelle est à prix mini. Profitez-en !)

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