FABRICE DÉCAMPS Joueur de flûte aux portes de l’aube (première partie)

C’était le tout premier vendredi de 1967. Pas vraiment d’humeur à sortir ce soir-là, mais Paul et Cynthia, Lucy, Peter et Chad m’avaient pressé de ne pas manquer ce concert à l’UFO, un de ces clubs éphémères de la scène underground londonienne, ouvert depuis peu, au sous-sol d’un dancing irlandais. Formé depuis plus d’un an et surtout connu par un public d’initiés, le groupe s’y produisait pour la troisième fois. Il y avait là un son nouveau, du talent à surveiller de près.

Je me décidai presque au dernier moment, sautai dans des fringues acceptables, faute de mieux et filai jusqu’à l’UFO sur Tottenham Court Road, dans Fitzrovia. L’endroit n’était pas bondé et, au gré d’une foule androgyne en état de transe, je retrouvai sans peine Paul et Cynthia, Lucy, Peter et Chad. La musique étrange, tantôt lancinante et orbitale, tantôt emportée et grinçante, ne laissa pas de m’étourdir. La prestation du Pink Floyd ne devait durer qu’une demi-heure, mais, assez brusquement, en plein milieu du set, un sentiment d’oppression me prit soudain à la gorge, et il me fallut m’extraire de là-dedans. Je me retrouvai bientôt à la sortie du club, seul à fumer sur le trottoir, sans avoir très envie d’y retourner.

Sans briquet, une cigarette à la bouche, elle s’est approchée de moi, petite blonde svelte en smock-dress d’un blanc crémeux, avec ses bottines noires en cuir épousant le galbe des chevilles, ses belles jambes blanches dévoilées jusqu’à mi-cuisse. Pile dans l’air du temps, aérienne, libérée, assumée, une allure à la Mary Quant, cheveux coupés court, frange laquée sur le haut du front. Un regard bleu très profond, déstabilisant, sublimé au mascara, le contour des yeux peint en noir façon Juliette Greco. Pour me demander du feu, elle se contenta d’un please presque aguichant, formulé du bout de ses lèvres roses.

« Thanks, dit-elle, se penchant vers la flamme de mon briquet, puis me souriant derrière la fumée de sa cigarette. I am Dorothy, by the way !

Je suis Jacques, nice to meet you.

Oh ! Tu es Française ? Parisse, I love it ! »

En la regardant plus attentivement, je me dis que je l’avais déjà vue quelque part, mais je sus, presque aussitôt, que cette impression ne tenait qu’à l’intensité même des dix dernières secondes et à la manière qu’elle avait de me dévisager d’un air complice, comme si nous avions quitté l’UFO ensemble. Nous parlâmes un peu de la France, du moins d’une France idéalisée, Dorothy n’ayant jamais franchi la largeur de la Manche. Nous autres Français étions si romantiques, cultivés, audacieux, et, tout en le disant, elle produisit de petits gestes de la main pour toucher mon avant-bras. Elle avait aussi ce joli grain de beauté, un peu à gauche au-dessus de sa bouche, et mes yeux ne cessaient d’y revenir avec gourmandise tandis que nous bavardions. J’aimais les Beatles, les Kinks, Dylan elle préférait les Stones, les Who, Hendrix, et haussa les épaules comme je lui demandais si elle voulait redescendre voir la fin du concert. Je n’en avais pas très envie pour ma part et, comme une chose allant de soi, nous nous mîmes en route vers le sud, marchant très près l’un de l’autre, sans un regard en arrière vers l’UFO. Nous fumâmes une autre cigarette, passant du coq à l’âne, évoquant tour à tour, la poésie sulfureuse d’Allen Ginsberg, la prose hallucinée du Festin Nu de Burroughs, la soif de nouveaux mondes de Kerouac, le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir et le Blow up d’Antonioni.

A mesure que nous marchions vers Soho, Dorothy se fit plus tactile, tout en me bombardant de questions sur ma vie au pays, comment étaient les Françaises, combien de fois avais-je connu l’amour, est-ce qu’une femme m’attendait à Paris ? Je dis que non et elle répondit que je mentais, que j’avais certainement brisé bien des cœurs, ce pour quoi j’étais venu me cacher à Londres. Nous rîmes. Je la poussai du coude et elle revint se coller à moi. Je me souviens nettement de cet instant. Non loin de Carnaby, à l’angle de Ramillies et de Great Marlborough Street. Nous nous étions immobilisés, Dorothy tout contre moi, nos doigts en train de s’emmêler, nos visages se frôlant, et mon cœur qui s’emballait.

« Hey you ! Son of a bitch ! »

Emergeant d’un groupe de cinq ou six mods qui passait de l’autre côté de la rue, un jeune homme traversa droit sur nous. Un grand type blond, très bien coiffé, façon french line, la raie à gauche, impeccable dans son costume deux pièces, veste grise à triple bouton, et une paire de chaussures brillantes importées d’Italie. Je m’étais tourné du côté de sa voix et Dorothy, restée dans mon dos, s’exclama que, shit, c’était Jimmy, son boyfriend.

Des mods, on en voyait un peu partout, dans les clubs, les librairies, les happenings, chez les disquaires où ils dépensaient des sommes exorbitantes. On les retrouvait à cheval sur des Vespa caparaçonnés de phares et d’ajouts chromés, agrémentés de multiples rétroviseurs. Jeunes actifs profitant du plein-emploi, hédonistes rivalisant et redoublant d’inventivité vestimentaire, ils n’avaient rien de commun, sauf la consommation de drogues, avec les beatniks ou les hippies (ce que j’étais plus ou moins en train de devenir), et ne prônaient pas absolument la non-violence, très coutumiers de rixes brutales, d’affrontements sanglants avec les rockers, leurs ennemis jurés en ce bas monde.

« Big mistake, you, piece of shit ! » s’exclama Jimmy, déjà sur moi, me saisissant par les revers de ma veste.

Je voulus le repousser, mais il m’envoya un violent coup de tête dans le nez. Je crois me souvenir du bruit que ç’a fait, le craquement du cartilage, le choc sourd, explosif dans mon crâne, la douleur très vive, le sang coulant à gros bouillons sur le bas de mon visage, le goût du rouge dans ma bouche et comme un bruit de turbine insupportable, dedans et dehors, la rue, les façades, les silhouettes en train de se pencher, de s’incliner, de tournoyer, dangereusement, la sensation d’avoir oublié une chose importante, un cri de femme, lointain, et puis plus rien.

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