FABRICE DÉCAMPS Joueur de flûte aux portes de l’aube (deuxième partie – fin)

Retrouvez la première partie ICI.

A mon réveil, une jeune femme brune était là, au chevet de mon lit d’hôpital. Par réflexe, je voulus me redresser, mais elle s’approcha très vite et me dit de rester tranquille. C’était une voix très douce, que j’eus la sensation d’entendre pour la première fois, si enveloppante que je laissai retomber ma tête au creux de l’oreiller, sans lutter. Ma conscience n’avait pas fait retour sur elle-même que je sombrais à nouveau, dans un sommeil, cette fois, sans rêve. Il faisait nuit quand j’émergeai, cotonneux et assoiffé. La même jeune femme était encore là, plutôt jolie, pas très grande, visiblement inquiète. Un homme mûr en blouse blanche, petite moustache poivre et sel, se tenait près d’elle et vint se pencher sur moi :

« Comment vous sentez-vous, Jacques ?

Je ne… »

Inapte à remettre quoi que ce soit en perspective. Rien qu’un fouillis d’images s’empilant couche sur couche dans mon cerveau embrumé, des strates de flashs indéchiffrables, desquels surgirent, tour à tour, le visage à demi effacé d’une silhouette blonde en smock-dress, une cage d’escalier vertigineuse, des mods et des rockers en pleine baston au milieu d’un terrain vague.

« Vous êtes resté inconscient plus de trois jours. Vous avez fait une sacrée chute.

Une chute ? » dis-je, portant les mains à mon crâne entouré de bandages.

L’effort m’avait vrillé les tympans. La jeune femme s’était agenouillée à la tête du lit :

« Reste tranquille, mon cœur, tu ne…

Désolé, mais… qui es-tu ? »

Je quittai l’hôpital de la Salpêtrière le troisième mercredi de 1993, jour de l’entrée de Bill Clinton à la Maison Blanche. Ça, c’était la réalité, pourtant ma conscience refusait encore de s’y enraciner. Fracture ouverte du crâne : je devais regarder les choses en face, avec une mémoire sens dessus dessous. J’avais fini par reconnaître Judith, la jeune femme brune, comme étant ma petite amie, mais il me semblait que je l’avais aimée dans une autre vie.

A partir de ce que me racontèrent Paul et Sidonie, Lucie, Pierre et Charles, j’essayais à toutes forces de remettre en perspective les circonstances de ma chute dans les escaliers, cette nuit-là, entre le cinquième et le quatrième étage. Nous avions passé la soirée chez Sidonie à fumer et boire, épris et nostalgiques d’un temps que nous n’avions pas connu, les Swinging sixties, l’explosion de la culture pop. Nous avions regardé Quadrophenia, inspiré de l’album éponyme des Who : la vie d’un jeune mod du nom de Jimmy, bouillonnant de colère et de violence. De folles conversations avaient suivi, tandis que nous réécoutions, avec un plaisir intact, des albums dont nous nous sentions les enfants. Abbey Road des Beatles, Sound of Silence de Simon & Garfunkel, The Freewheelin’ de Dylan. Manquant de modération, j’avais bu du whisky et des bières, fumé des joints, et pendant le Piper at the Gates of Dawn du Pink Floyd, je m’étais senti très mal. Annonçant que je devais prendre l’air, je m’étais traîné hors de l’appartement, titubant et nauséeux, jusque sur le palier. Tu vas où ? me criaient les autres. J’ai dû rater une marche. Je ne sais plus, un faux pas. Tu vas où ? Je revois l’escalier se jeter sur moi. L’impact de ma tête avait dessiné un soleil rouge sur le mur blanc du palier suivant.

Je le sais parce qu’on me l’a raconté. Il ne me reste presque rien de cette nuit-là. Vingt-cinq ans ont passé. Tout ce temps, j’ai vécu avec des absences grinçantes, des errances intérieures, des erreurs d’appréciation, des difficultés à me concentrer, des migraines d’oursins, des noms sur le bout de la langue, des souvenirs au fond de l’abîme, toujours en quête de morceaux perdus, y compris d’un passé plus lointain, enfance et adolescence. Comme un fantôme dans ma propre vie. Etonnamment, du sein de ce brouillard où j’avance cahincaha, surnage encore, plus nettement que tout le reste, avec une précision qui me torture, le rêve lumineux et sombre de ma vraie-fausse nuit à Londres, en janvier 1967, et le baiser manqué de la belle Dorothy.

Ce texte est publié avec l’aimable autorisation de Fabrice Décamps.

© Fabrice Décamps – tous droits réservés, reproduction interdite.

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