PATRICK BEGUINEL – Après les flots partie 2.

Rassurée, elle s’assit en s’étirant, se frotta un instant les yeux, puis se releva le plus silencieusement possible. Elle savait qu’elle devait désormais rejoindre sa tribu, l’obscurité lui indiquant que l’heure du coucher de soleil approchait. Retrouver son chemin devenait vital. Précautionneusement, elle sortit de sa cachette de fortune et partit en direction de l’est, certaine d’avoir couru en direction de l’ouest. Elle était aux aguets de tout élément pouvant lui indiquer d’où elle venait, mais également de toute présence suspecte. Elle ne remarqua rien de tel cependant un sentiment de panique commença à l’envahir, sentiment n’ayant rien de commun avec celui qu’elle avait ressenti quelques heures plus tôt, alors qu’elle se sentait poursuivie par deux ou trois assaillants. Non, ce qui l’effrayait était de devoir passer la nuit dehors, seule, livrée à tous les dangers que l’obscurité renfermait.

Elle devait agir rapidement si elle voulait retrouver son chemin avant la nuit venue. Elle se mit à courir, lentement d’abord, puis de plus en plus rapidement. Le vent sec et de plus en plus froid à mesure que le crépuscule s’annonçait lui fouettait le visage. Elle constata qu’elle avait perdu l’est depuis plusieurs minutes, incapable de tenir son cap, mais pire encore, elle comprit que jamais auparavant elle n’avait foulé du pied cet endroit. Cette certitude se confirma lorsqu’elle arriva devant une ruine faite de pierres échouées sur le sol. Tombées sous la force d’un lierre vigoureux envahissant presque totalement un mur ne faisant plus guère qu’un mètre cinquante de haut au plus bas, un amas de pierres terminait le sentier qu’elle suivait depuis un long moment. Curieuse, elle tenta de passer de l’autre côté de celui-ci, oubliant une nouvelle fois chacune des règles édictées par Les Anciens. Qu’importe, pensait-elle, cela n’a plus la moindre importance maintenant.

L’ensemble mur éboulement était friable, dangereusement instable, et ses pieds s’enfonçaient dans le lierre qui semblait la saisir au moindre mouvement qu’elle faisait. Elle ahanait à force d’essayer de se dégager de cette étreinte entravant ses gestes. Son front ruisselait de sueur. Dans un dernier effort elle réussit à passer de l’autre côté, produisant un nouvel éboulement partiel du mur qui la déséquilibra et provoqua sa chute sur un sol dur comme de la pierre, mais lisse comme la coquille d’un œuf.

Elle se releva maladroitement. Elle se trouvait sur une dalle bétonnée d’une cinquantaine de mètres carrés. Elle avait dû être entourée, jadis, par quatre murs épais. Un de ceux-ci, qui était encore presque totalement debout, caché au premier abord par une dense végétation de lierre et de feuillage d’un énorme saule, supportait des vestiges de poutres vermoulues. Mais ce n’était pas cela qui attirait la jeune fille. Ce qui l’attirait, c’était ce drôle d’objet qui paraissait tenir en équilibre contre ce pan de mur. Elle en avait déjà vu un similaire dans ce que Les Anciens nommaient « livre », et qui était si précieux, semblait-il, que jamais elle n’avait le droit de toucher à ses pages jaunies et fragiles comme une toile d’araignée.

Elle s’approcha de l’objet posé contre le mur en claudiquant. Malgré la douleur qu’elle ressentait à la jambe suite à sa chute, cette dernière lui paraissait incroyablement lointaine, fruit d’un mauvais rêve que le réveil aurait chassé avec virulence. Ce qui se trouvait là, devant elle, accaparait toutes son attention : mangé de rouille, la peinture écaillée semblable à de l’écorce de bouleau se détachant de son tronc, un cadre vaguement triangulaire terminé à ses extrémités par deux roues chaussées de lambeau de pneus, le vélo l’éblouissait. Elle savait qu’il s’agissait d’un vestige du temps d’avant, un signe du passé, et, en tant que tel, il avait une grande valeur, même si elle en ignorait la raison. Timidement, avec ce respect que suscite toute chose unique, elle s’approcha. Elle était dans un état second, dans une transe contemplative l’isolant totalement du monde qui l’entourait. Elle ne ressentait plus aucune douleur à la jambe, l’air soufré lui brûlait toujours les poumons mais elle ne le remarquait plus. Seul le bruit sourd de ses pas lui parvenait aux oreilles, bruit étouffé par les battements affolés de son cœur débordant de joie et d’envie.

Avant que ses doigts n’effleurent le vélo, elle remarqua que des coquillages étranges étaient comme soudés dessus. Ils avaient dû se fixer dessus le jour où tout avait basculé et, maintenant, ils faisaient partie du vélo. Qu’importe ! Quand ses doigts touchèrent le cadre, la jeune fille ressentit comme une violente décharge électrique remonter de la pulpe de ses doigts pour venir se loger dans ses épaules. Un sourire extatique éclairait son visage dont toute trace de larmes avait désormais disparu. Si elle avait pu se voir dans un miroir, elle aurait vu qu’il s’agissait d’un visage enfantin et insouciant, celui d’une enfant qui serait née à une autre époque, plus douce, plus sécurisée. Il en rayonnait une innocence retrouvée, une innocence qui ne devrait disparaître qu’une fois l’âge des responsabilités venues. Cet instant, elle le vivait comme elle l’aurait vécu dans une vie meilleure, normale, dans laquelle toute trace de peur, de doute, d’anxiété permanente aurait disparu.

Elle toucha le vélo du bout des doigts, le caressa comme parfois elle caressait l’espoir de faire taire ce ventre sans cesse affamé. Ce vélo signifiait pour elle le droit à un vrai repas car elle avait vu, à deux ou trois reprises, des adultes revenir avec des objets figurant dans un des grands livres des Anciens : à chaque fois ils en avaient été récompensé par une fête en leur honneur, fête durant laquelle ils pouvaient manger autant qu’ils le souhaitaient pendant que le reste du clan les regardait avec envie. Elle savait que si elle voulait avoir droit à ce festin, elle n’avait qu’une seule chose à faire, ramener le vélo au camp. Elle s’en saisit délicatement, de peur qu’il ne se volatilise ou se désagrège sous la pression de ses longs et fins doigts, mais elle constata bien vite que rien de tel n’arriverait. Cet objet abîmé par le temps et les intempéries n’était pas si fragile que son état le laissait suggérer. Elle le délogea de son pan de mur et le traîna à côté d’elle sur quelques centimètres avant que la roue avant ne se désolidarise. Elle pesta ! Elle croyait avoir cassé cet objet important mais tant pis, pensa-t-elle, je le ramènerai en deux morceaux. De la main gauche, elle prit la roue, de la droite elle agrippa fermement le cadre. Elle marcha ainsi jusqu’à l’éboulement qu’elle avait escalader à l’aller. Le vélo était plus lourd que ce qu’elle avait imaginé, mais ce poids avait quelque chose de rassurant, un peu comme si elle portait un peu de l’histoire des hommes dans ses mains. Devant le tas de pierre qu’elle avait contribué à augmenter, elle se demanda comment elle pourrait faire passer le vélo de l’autre côté. Pour la roue, il n’y avait pas de soucis particuliers, elle se contenta de la jeter par-dessus le muret. Elle l’entendit tomber et rebondir dans un bruit étouffé lui laissant croire qu’elle avait atterri dans un bosquet. Mais pour le vélo, une question se posait à elle : comment rejoindre les sentiers sans se rompre les os en passant le mur ? La fillette ne possédait pas la force nécessaire pour lui faire franchir l’amoncellement de pierres comme elle avait pu le faire avec la roue. Elle devait soit le pousser devant elle, soit le tirer tandis qu’elle escaladera la portion de mur la moins haute. Après plusieurs tentatives infructueuses, elle comprit qu’elle devait le tirer à sa suite, ce qui s’avéra compliqué et douloureux.

Cet exercice réveilla sa douleur à la jambe. Le lierre retenait sans cesse ses gestes, s’entortillant autour du cadre ou du pédalier (quand il ne s’agissait pas de ses propres pieds) comme pouvaient le faire de fins liens. Cet effort la contraint à prendre de grandes inspirations de cet air pollué qui ne manqua pas de raviver le feu de ses poumons. À plus d’une reprise, de violentes quintes de toux la plièrent en deux, l’entraînant une fois à la lisière de l’évanouissement. Pourtant, elle parvint à traîner le lourd vélo jusqu’au sommet de l’éboulement, puis et à le faire glisser, dans un silence relatif, de l’autre côté. Avant qu’elle ne l’y rejoigne, elle escalada le mur afin d’atteindre une position plus élevée susceptible de lui permettre de trouver un repère dans la végétation luxuriante qui l’entourait. Miraculeusement, elle devina la cime d’un peuplier isolé qu’elle reconnut. Il devait se situer à un kilomètre d’où elle se trouvait, à peine à trois du camp. Cette vision inespérée provoqua en elle un déferlement de joie. Elle allait enfin pouvoir rentrer ! Avec ce vélo, c’était certain, elle aura droit à un véritable repas et, comble de ses espérances que ravivait la vision de cet arbre, peut-être même le droit de manger un peu de viande ! Tout à son euphorie enfantine, elle laissa échapper un rire cristallin, source d’eau fraîche au milieu d’un désert chauffé à blanc. Elle se hâta de sauter au sol, récupéra la roue et le reste du vélo, s’orienta en direction du peuplier et partit vers lui.

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