DAVID LAURENÇON Conversation avec un éditeur, troisième et dernière partie

David Laurençon est directeur des Éditions Sans crispation et est également, depuis peu, éditeur chez Conspiration éditions pour sa collection « Littérature contemporaine ». Il organise le 09 mars, à 20h, une séance Live avec le comédien Damien Paisant, au Dauphin. Y seront lu des passages du roman de Philippe Sarr, Les chairs Utopiques. C’est pour nous l’occasion de lui proposer une interview pour revenir en détail sur ce qu’est un éditeur, en quoi consiste son travail et quelles sont les difficultés qu’il rencontre au quotidien. Voici la suite de notre entretien (retrouvez les premières et deuxièmes parties ICI et ICI si vous désirez faire le lien).

Aujourd’hui, dans quelle situation se trouvent les Éditions Sans crispation ?

Le « Live au Dauphin », eh bien, peut-être que ce sera notre chant du Cygne. Nous verrons.

Ce live sera l’occasion d’une lecture du livre de Philippe Sarr que nous connaissons bien chez Litzic. Qu’est-ce qui t’a plu dans son roman (hormis son indéniable qualité d’écriture)

« Les Chairs utopiques », c’est avant tout un vrai dépaysement ; il y a la construction de ce roman : d’une originalité périlleuse. L’auteur doit être très bon, pour de pas se casser la figure. Philippe Sarr s’est amusé à faire re-vivre des personnages célèbres, artistes et écrivains, selon sa propre fantaisie et selon le principe de l’exofiction. On appelle ça comme ça. Ces personnages sont aussi des prétextes pour raconter une histoire plus personnelle, je suppose. Je ne peux que supposer, et c’est ce qui m’a paru troublant et extrêmement intéressant dans ce roman : je me suis rendu compte que d’autres lectures étaient rendues possibles par l’étrangeté même de sa structure. Il n’y a aucun inconvénient à voir dans ce roman, un roman d’amour, par exemple. Ou un polar. C’est un roman nouveau et efficace qui, d’emblée, prie le lecteur de bien vouloir choisir ce qu’il a envie d’y trouver. Du coup, l’apparente complexité de la structure devient un enchantement. On aura beau expliquer et décortiquer une partition musicale, tout le monde peut écouter de la grande musique. C’est l’enchantement qui compte.

Tu parles de chant du cygne pour les éditions sans crispation. Quand t’es tu aperçu de la non-viabilité du projet ?

Non-viabilité ? Ce n’est pas un joli mot. Bon, je me suis rendu compte de la gageure – ce n’est pas un très joli mot non plus – tout de suite. Dès le départ. Je ne suis pas un homme d’affaires. À chaque parution d’un livre, je me suis toujours demandé si ça n’allait pas être le dernier.

Depuis quand existe Sans crispation ?

8 ans. 10 bouquins ont été édités. 3 restent au catalogue.

Si le live au Dauphin s’avère être le chant du Cygne de Sans Crispation, est-ce que cela signifie qu’il s’agit d’un échec ?

Non, bien sûr que non. Une fin, c’est une fin, ici celle d’une aventure éditoriale, littéraire et humaine. Le cygne chante une dernière fois, de la plus belle des manières, avant de mourir. Cela ne signifie pas que sa vie fut un échec… Thierry Girandon a déjà signé chez un plus gros éditeur et il reste mon meilleur ami. Philippe Sarr et Mehdi Masud signeront eux aussi ailleurs : plus de lecteurs et une reconnaissance qui se confirmera, je t’en fais le pari.

Qu’en retires-tu personnellement, en dehors de la fierté d’avoir édité des auteurs qui valaient vraiment le coup ?

C’est déjà une grande satisfaction personnelle, de se dire qu’on a l’oeil. Est-ce que c’est prétentieux ? Peut-être, mais c’est comme ça.

Que peut-on te souhaiter pour ce live au Dauphin ? Puis pour Sans crispation  ? Et enfin pour Conspiration ?

Le Live au Dauphin, c’est un « Live » : une rencontre directe et vivante avec le lecteur, futur-lecteur, spectateur et public. Il faut que celui-ci soit nombreux. Si les livres se vendent bien ce soir-là, ce sera parfait. On verra bien. De toute façon, j’en suis encore à pouvoir m’étonner de tout : un succès m’étonne, une défaite m’étonne. Je réfléchirai à la suite de Sans crispation après le 9 mars. Faire des plans sur la comète, je n’y arrive pas.

Pour Conspiration éditions, les choses s’annoncent sous les meilleurs auspices, pas d’inquiétude.

Question piège : pourquoi ne pas avoir publié ton mémoire sur Sade au sein de Sans crispation ?

J’y ai pensé. Mais en l’état, ça n’aurait pas intéressé grand monde. C’était un travail universitaire, avec des notes et des références et tout le tintouin. J’avais quand même entrepris une réécriture, pour raconter une histoire plutôt que procéder à une démonstration. Et puis je suis passé à autre chose. Je ne sais pas ce qu’il est devenu, ce mémoire… Je pense que mon vieil ami Michael Louvad, dit Michael « Magic » Louvard, dit « Gérard ! », en a gardé un exemplaire photocopié et relié. Mais ça fait un bail que je ne l’ai pas vu, Michael « Magic ». Je l’ai « cherché » sur internet, il reste introuvable. Aux dernières nouvelles, il était marié avec une Anglaise et vivait aux États-Unis. Ces dernières nouvelles datent de 1998. Ce n’est pas  « mon Sade », que je veux retrouver, mais mon ami « Magic ». « Magic » était un gars de la banlieue. Il jouait au tennis en brodequins et gagnait ses matches contre les petits bourgeois en Lacoste et Nike qui avaient des courts privés pour s’entraîner tous les jours de la semaine. Lui, il tapait la balle dans la cour de son immeuble. C’était chouette, de le voir gagner. Après, il s’est un peu empâté… La trentaine, pour un sportif, c’est un tournant. Michael « Magic » a trouvé un job d’éditeur de logiciel informatique dans le sud-est de la France. On se téléphonait encore souvent, et puis il m’a annoncé cette terrible nouvelle : « je vais me marier ». Nous ne nous sommes revus qu’une fois en dix ans. C’était à Rouen, où je travaillais comme plongeur sur une péniche de tourisme fluvial – je lavais la vaisselle, je ne plongeais pas .avec masque et tuba au fond de la Seine – lui avait su me retrouver, je ne sais pas comment puisque je n’étais pas dans le bottin… Nous avons discuté de plein de choses, mais pas une seconde je n’ai pensé à lui demander s’il avait conservé une copie de mon mémoire universitaire, j’avais déjà et depuis longtemps cessé de me prendre pour un éminent petit dix-huitièmiste orgueilleux. En revanche, quand Michael « Magic » m’a parlé d’une nouvelle maison qu’il voulait acheter dans le Luberon… Tu dors ?

Eh non, je ne dors pas, cette interview n’en laisse pas l’occasion. Une ultime question pour la route, afin de clore cette interview. Que peut-on te souhaiter pour l’avenir ? Un public de folie au Dauphin le 9 mars bien sûr, mais quoi d’autre ?

Bonne chance et bonne santé. Il faut bien ça, en ces temps où même avant de traverser une route à sens unique, il faut regarder des deux côtés.

Merci d’avoir pris le temps de répondre à ces quelques questions. Désormais, nous te souhaitons un public de folie le 09 mars au Dauphin !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.