MELISSA BON Away, GLASS MUSEUM Deux, GHERN Fortune

Petite sélection d’EP qui valent d’y prêter deux oreilles attentives car la qualité y est fortement présente et augure de très belles choses à venir.

Commençons par la Suissesse Melissa Bon. Peut-être ce nom vous dit-il déjà un petit quelque chose. En effet, la jeune femme est passée par l’émission The Voice, ce qui à coup sûr lui a permis de se faire remarquer par quelques téléspectateurs. Mais loin de ce jeu (?) télévisé, Melissa est une chanteuse qui s’est longtemps cherchée. Inspirée, adolescente par Sade, Beyoncé, reprenant, un peu plus tard, Melody Gardot ou Adèle, elle aboutie finalement à cet EP à l’univers et au parti pris artistique risqué, loin de ses références pourtant renommées. Enfin, nous disons risqué, mais il s’agit juste d’une façon de parler parce que la chanteuse possède une voix absolument magnifique, profonde, très naturelle également, comme si elle sortait comme ça, sans travail, comme s’il s’agissait d’un don.

Sur Away, elle est mixée sans artifices (ni reverb, ni bidouilles d’aucune sorte, sauf quand il s’agit de faire de sa voix un instrument à part entière en la hachant, la répétant et l’imposant comme rythmique électronique délicate), elle nous met une sacrée claque ! Elle s’appuie sur une musique assez minimaliste, d’électronique discrète, de chœurs aériens, de petites touches rythmiques dégageant une atmosphère à la fois apaisante et prenante, soul. Elle nous fait penser à un autre artiste électro-pop que nous adorons (Elliot Moss), certes moins minimaliste, mais dont nous retrouvons une certaine connivence artistique, à savoir poser une musique derrière une voix (et non l’inverse) et des mots.

Si l’on excepte Away qui ne dure qu’une minute quarante, très proche d’un a capella, très prenant, bouleversant d’une certaine façon, la chanteuse prend le temps de développer ses morceaux pour nous amener dans son univers en douceur. Mais une fois que nous y avons mis les pieds, nous n’avons plus aucune envie d’en ressortir, ce qui est hélas trop rapidement le cas avec seulement 13 minutes au compteur. Mais ne boudons pas notre plaisir, un EP est un avant-goût d’un LP et nous ne doutons pas que ce dernier nous apportera de très belles surprises. Une artiste à suivre de très très près !

Le deuxième EP de cette sélection est dans un tout autre registre. Nous quittons la soul pop de Melissa Bon pour pénétrer dans le jazz hyper moderne de Glass Museum avec Deux. Le duo belge, inspiré du jazz de Gogo Penguin et Badbadnotgood et de l’électro de Jon Hopkins ou Floating Points, est composé d’un pianiste (Antoine Flipo) et d’un batteur (Martin Grégoire que nous avions pu entendre au sein de Rince Doigt, trio math rock détonnant) se livrant dans un corps à corps à la fois musclé, mélancolique, toujours inspiré et inventif. En effet, les compos sont hypers dynamiques, rythmées, mais savent laisser place à des accalmies à la fois vaporeuses et régénératrices, parfois mélancoliques, d’autres fois servant de tremplin vers un regain d’énergie plus rentre dedans.

Si certains morceaux possèdent peu d’artifices (Wu par exemple), d’autres possèdent des arrangements électroniques moins discrets mais qui demeurent toujours efficace. Nous notons l’apport de la trompette (à la Maalouf) sur Shadow’s faces et Tribal coffee (dans la vidéo ci-dessous elle est remplacée par un saxophone, pour un rendu approchant), qui apporte une dimension encore plus profonde à l’ensemble. Les structures des morceaux empruntent énormément au jazz avec ces césures, ces changements rythmiques bien sentis et cette énergie inhérente aux standards du style. Pourtant, presque sans en avoir l’air, le groupe semble plus jouer du rock que du jazz, sans doute grâce à leur jeu ressemblant à un combat de boxe ou à un duel au far west (impression renforcée par le clip de Wu dont nous avions déjà parlé ICI) dopé aux hormones.

Si nous devions leur trouver un infime défaut, et encore il s’agit là d’un défaut très subjectif, nous aurions aimé un peu plus de basses sur la batterie, qui, pour nous, manque peut-être un peu de relief, sans pour autant que cela ne gâche le plaisir. Si nous ne possédons que ces six titres, il faut savoir que sur l’album Deux, chaque morceau est doublé de son remix, car pour Glass Museum il y a toujours deux versions d’un même récit. Peu importe, nous avons entre les mains l’essentiel, le plus pur produit du groupe dont l’univers nous charme à chaque écoute.

Enfin, une énigme. Un EP étrange, pour différentes raisons, mais qui a particulièrement retenu notre attention. Il s’agit de Ghern et de son EP Fortune, 6 titres en français, drôlement poétique et dégageant un parfum nostalgique et désabusé. Comment définir cette musique autrement que ce qu’elle est, c’est-à-dire de la pop diablement addictive. Les mélodies nous prennent directement au collet, la voix nous berce, les guitares imposent le rythme, les arrangements sont plutôt malins, parfois légers, parfois plus prenants.

Il existe dans la musique de Ghern comme une sorte de déséquilibre rythmique qui nous plaît terriblement, comme si l’interprétation de Ghern était si intense qu’il en oubliait qu’il faut terminer la chanson, le couplet, dans les temps. Tout n’est pas métronomique dans le chant, les paroles parfois se précipitent pour rattraper la musique, ce qui nous fait nous dire que cet artiste est un peu comme nous quand nous nous essayons aux vocalises sous la douche. La musique en revanche ne souffre d’aucun décalage (bien que jouant sur des paradoxes).

Trêve de plaisanteries, rien ne relève ici du hasard, tout est parfaitement planifié et ça fonctionne du tonnerre. Nous sentons musicalement des influences indie-pop anglo-saxonne, qui nous rappellent également un groupe français (chantant en anglais) de pop élégante et intime, à savoir Syd Matters, dont Ghern serait le penchant francophone. La production est efficace, la voix est mise en avant avec une légère réverb, les textes sont à la fois poétiques, évoquent la notion de fuite, des amours défuntes, mais sont également surréalistes (notamment le morceau de fermeture Je pensais venir de l’espace) ou décalé de par le choix du vocabulaire.

Pour nous, il ne fait aucun doute que ce choix s’avère payant parce que tout dans Fortune dégage une impression de force fragile, de douleur délicieuse, de bien-être funeste, de cauchemar onirique, ou l’inverse. En deux mots, cet EP est beau et bien foutu, et si on en ajoute un troisième nous dirions inattendu. Et cet inattendu nous ravit à un point inimaginable !

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