THIERRY GIRANDON Amuse-bec

HF Thiéfaine chantait Les Dingues et les paumés, dans leur globalité. Thierry Girandon, dans Amuse-Bec (Crispation éditions) tire le portrait de certains d’entre-eux, portraits sans concessions d’individus perdus dans l’enfer de la vie qui est la leur.

Dans ce recueil de nouvelles, il n’y a guère de place pour l’optimisme. Le tableau est noir, sans appel, comme un black-out surgit au milieu de la nuit. Éclairés à la lueur d’une bougie vacillante sous un courant d’air, les traits de chaque personnage ressurgissent dans toute la dramaturgie de leur existence. Les zones d’ombre y sont profondes, subies le plus souvent, tandis que les zones de lumière perdent de leur concret à chaque souffle.

L’écriture de Thierry Girandon y est précise, agit avec la finesse d’un scalpel. Il décrit avec acuité, avec perspicacité les psychologies de ses antihéros du quotidien, comme s’ils étaient tous un peu lui, ou qu’il était un peu de chacun d’entre eux.

Paumés, oui, assurément, égarés dans la solitude, sociale ou affective, ses personnages le sont. Ils vivent dans un univers banal directement ancré dans une réalité dont les contours restent somme toute sordides (travail débilitant, solitude extrême, pauvreté, manque de vision d’un futur plus radieux…).

Certains sont dingues, enfin un surtout, qui en vient à décapiter son voisin. Un autre, telle La métamorphose de Franz Kafka, voit disparaître son fils, petit à petit, jusqu’au plus rien. deuil. La folie est omniprésente dans cet écrin de quotidien vécu, revécu jusqu’à la lie, jusqu’à la négation de soi.

Il n’y a guère d’éclats de soleil dans Amuse-Bec. S’il devait s’agir d’un amuse-bouche, il servirait surtout à aller nous faire vomir nos conditions humaines au rabais. Pourtant, le verbe sûr, l’auteur nous entraîne dans des fragments de vies qui pourraient être les nôtres. Deux êtres qui ne se voient plus, qui ne se respectent plus. Une personne ne sachant plus où étaient ensevelis ses rêves. Oublie, pauvreté sentimentale ou sociale, les clochards n’ont ici rien de célestes.

La langue est belle, joliment tournée, encore plus joliment métaphorée. Elle possède en atours séduisants ce que ne possèdent aucun des protagonistes des ces nouvelles courtes, percutantes, déroutantes. Parce que ce paradoxe entre la chaleur de l’écriture de Thierry Girandon rend encore plus sordide la triste banalité (crédible) des histoires qu’il raconte.

Un malaise nous saisit d’autant plus que nous restons pantois devant la précision de son écriture, dans l’inéluctabilité de son rythme. Les choses se passent ainsi, c’est comme ça, il n’y a rien à faire pour s’extirper de la fange qui nous recouvre.

Thierry Girandon raconte des scènes de vie, des fragments d’existences, avec un amour, nous le sentons, pour ces petites gens que nous ne voyons pas vraiment quand nous les croisons. Sinon, comment écrire avec autant de tact ces nouvelles noires, mais si réalistes ? Un recueil pour ne pas oublier que rien n’est gravé dans le marbre, que la chute peut être rude.

les dingues et les paumés se cherchent sous la pluie/ & se font boire le sang de leurs visions perdues (hf thiéfaine)

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