FANNY WALENDORF L’appel

Nous avons tous appris, en cours d’EPS, si nous avons moins de cinquante ans, que la méthode de franchissement d’une barre lors de séances de saut en hauteur s’appelle le Fosbury. Cette technique révolutionna la discipline lorsque Richard « Dick » Fosbury remporta le titre olympique à Mexico en dépassant la barre des 2m24 (il sera par la même occasion recordman olympique de la discipline). Pourtant, à l’époque, le saut en ciseaux ou l’enroulé ventral étaient la norme.

Fanny Wallendorf (traductrice entre autres d’un recueil d’entretien de Raymond Carver et de la correspondance de Neal Cassady) tombe un jour sur une photo de Dick Fosbury prise aux J.O de Mexico. Toute son attitude l’a touchée (elle l’explique en préambule du roman) et l’a inspiré pour L’appel (qui paraîtra le 3 janvier 2019 aux éditions Finitude), roman qui revient sur la naissance de la vocation du sauteur jusqu’à sa médaille aux fameux J.O. Il s’agit bien d’un roman car, mis à part quelques éléments biographiques servant la vérité du livre, l’auteure imagine le parcours initiatique de celui que l’on surnommait « l’Hurluberlu ».

Richard est un adolescent comme tant d’autres. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, alors que la guerre du Vietnam n’est pas encore déclarée, faire du sport est une sinécure pour la jeunesse des États-Unis. Richard choisit le saut en hauteur, comme ça, un peu par hasard. Pas vraiment doué, il s’accroche néanmoins, car ce sport fait partie de ses repères, comme le chemin le conduisant au gymnase, à l’école. Mais petit à petit, il trouve ses marques, sa technique, et n’aura désormais plus qu’un but : aller au bout de celle-ci, la maîtriser à la perfection et l’imposer auprès de ses entraîneurs.

Ce roman est à l’image de la fameuse technique de Fosbury, à savoir qu’il commence à petits pas, en plantant le décor, en introduisant petit à petit la personnalité de son personnage principal, puis gagne en vitesse, en ampleur, dévoile la vie du héros, ses craintes, ses passions, jusqu’à l’impulsion finale lui permettant de décoller et d’atteindre des sommets de vérités.

Parce qu’il est bien question de vérité dans ce roman. Richard, tout au long du bouquin, reprend sa technique à la base, ne démord pas quand il sait que la course d’élan permet le saut parfait. Mais chaque jour, il la travaille à nouveau, cette course, jusqu’à ce qu’elle s’enracine en lui. L’appel a ce même effet. Un peu comme le ressac de la mer. Il va et vient, toujours sur ce même rythme, mais gagnant à chaque fois un peu de force, devient palpable, nous embarque dans l’obstination du héros à n’en faire qu’à sa tête, qu’à ses intuitions. Pour lui, cette technique, c’est sa vie, sa vérité, elle ne peut être autrement, et n’arrivera à son apogée que lorsqu’elle sera maîtrisée.

Le personnage de Richard est humble, terriblement attachant. C’est un gamin obstiné mais gentil, un adolescent qui sourit à la vie. Le roman retranscrit cette notion à la perfection et nous amène à nous sentir en paix avec ce qui nous entoure. Il est aussi une ode à ceux qui se batte pour leur rêve, pour leur liberté d’être qui ils sont, indépendamment des circuits tout tracés. Ce n’est pas tant un livre sur le sport, qu’un roman sur le dépassement de soi, et celui-ci convient aussi bien à l’écrivain qui passe des dizaines d’heures pour écrire une phrase parfaite, que pour le comédien qui restitue une émotion, que pour le sportif ou l’artisant qui doit maîtriser son geste. Prendre, reprendre ses marques, les assimiler, les amplifier, croire en soi, en ses chances, en ses capacités, aller au bout de son envie. Le message est puissant, tout comme l’écriture de Fanny Walendorf peut-être subtile et fine.

Elle fait d’ailleurs, cette plume, des prouesses. En effet, l’histoire pourrait tourner en rond tant le héros s’avère monomaniaque dans sa quête de la technique parfaite car elle entraîne forcément une répétition des situations. Pourtant l’auteure ne sombre jamais dans ce travers, apportant à chaque nouvel épisode d’entraînement une nouvelle nuance, une nouvelle émotion. C’est ainsi que nous nous lions presque d’amitié avec Richard, que nous croyons connaître intimement, dont nous apprécions le caractère posé mais exclusif, enjoué également, à la limite de paraître déconnecté avec ce qui l’entoure.

Avec lui, nous tremblons de ses premiers émois, de sa peur d’être mobilisé pour la guerre du Vietnam, de sa joie de franchir le premier seuil du mètre soixante deux qu’il ne parvient à effacer avec la technique alors enseignée. Et même si nous savons qu’il devient champion olympique, nous suspendons notre souffle lors du fameux concours, anxieux qu’il échoue malgré tout. La dernière phrase du roman nous plonge dans un ailleurs palpitant, laissant en suspens l’histoire et le sacre du champion. Cette fin en envol est un modèle du genre qui nous laisse dans une euphorie bienveillante même si nous savons qu’à regret nous laisserons le livre se refermer.

Vous l’aurez compris, ce livre nous a captivés, tant par son écriture fluide que par le message qu’il délivre, par son optimisme aussi, quelque part. Fanny Wallendorf réussi son pari de nous mettre la tête à l’envers (comme le suggère la très belle couverture) et le cœur à ébullition avec ce roman initiatique (ou presque) plein de magie, d’espoir et de sincérité.

Une vraie bouffée d’oxygène.

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